DOCUMENT A/1838 |
3 décembre 2003 |
Les répercussions de la crise irakienne sur les opinions publiques en Europe
Document A/1838 |
3 décembre 2003 |
Les répercussions de la crise irakienne sur les opinions publiques en Europe
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RAPPORT1
présenté au nom de la Commission pour les relations parlementaires et publiques2
par Mme Agudo Cadarso, rapporteur
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1Adopté par la commission à l’unanimité le 3 novembre 2003.
2Membres de la commission : M. Debarge (président) ; Mme Castro Masaveu, Lord Russell-Johnston (vice-présidents) ; M. Adam, Mme Agudo Cadarso, M. Banks (remplaçante : Mme McCafferty), Baroness Billingham (remplaçant : Foulkes), Mme Bousakla, MM. Budin, Duivesteijn (remplaçant : Dees), Mmes Eymer, Fernández Capel Baños (remplaçant : Fernandez Aguilar), M. Graas, Mmes Jäger, Katseli, MM. Legendre, Loncle, Martins, Masson, Naro, Occhetto (remplaçant : Crema), Pavlidis, Ramoudt, Selva, Mme Smith (remplaçant : Vis), MM. Vieira, van Winsen, Wodarg.
Membres associés : MM. Gawlowski, Gülçiçek, Gündüz Irfan, Gündüz Süleyman, Kaminski, Kelemen, Mme Kosa Kovacs, MM. Lorenz, Mme Novakova, M. Reikvam, Mme Roithova, N…, N…
N.B. Les noms des participants au vote sont indiqués en italique.
RECOMMANDATION N° 7381
sur les répercussions de la crise irakienne sur les opinions publiques en Europe
L’Assemblée,
(i) Compte tenu de l’influence de la crise irakienne sur l’opinion publique européenne ;
(ii) Considérant les derniers sondages qui montrent que l’opinion publique est favorable à la construction de futures institutions communes pour la sécurité et la défense de l’Europe ;
(iii) Constatant que les mêmes sondages révèlent l’inquiétude et le scepticisme du public quant à la mise en place de structures efficaces et démocratiques pour la gestion de la politique étrangère et de sécurité commune ;
(iv) Regrettant que les informations diverses émanant des sources publiques ne soient pas toujours cohérentes ni de nature à renforcer la conviction de l’opinion publique qu’une entente politique entre les partenaires au sein de l’Union européenne est réalisable ;
(v) Consciente du rôle important qui revient aux parlements nationaux au moment où des changements institutionnels s’opèrent en Europe ;
(vi) Rappelant la Résolution n°117, adoptée par la Commission permanente de l’Assemblée le 22 octobre 2003,
RECOMMANDE AU CONSEIL
- D’employer tous les moyens de sensibilisation de l’opinion publique pour souligner l’importance de l’étape que le nouveau Traité constitutionnel fera franchir à l’Europe ;
- De soutenir l’exigence, régulièrement soulignée dans les débats de l’Assemblée, de maintenir à propos des questions de politique étrangère, de sécurité et de défense un dialogue entre pouvoirs exécutifs et parlements nationaux dans le futur cadre européen, sur le modèle des liens institutionnels développés pendant cinquante ans au sein de l’UEO ;
- De veiller, parallèlement au processus décisionnel en cours à la Conférence intergouvernementale, à ce que les citoyens soient informés de façon régulière et complète des différentes options proposées, notamment pour la mise en oeuvre des institutions communes de sécurité et de défense ;
- De ne pas négliger les signes d’inquiétude émanant d’une opinion publique insuffisamment informée des implications de la mise sur pied de structures européennes de défense communes qui soient crédibles ;
- D’investir davantage dans le développement d’une culture de sécurité et de défense en Europe, sur laquelle devrait se fonder la recherche d’un consensus sur les valeurs partagée ;
- De promouvoir l’institution d’une coopération entre les organismes responsables, en Europe, de l’information de l’opinion publique en matière de défense.
EXPOSÉ DES MOTIFS
présenté par Mme Agudo Cadarso, rapporteur

- Le rapport que la commission présente à la session de décembre 2003 est la suite de l’analyse commencée en juin 2002 par M. Crema2, qui s’était penché sur la réaction de l’opinion publique, encore sous le choc des attentats du 11 septembre précédent, face aux problèmes de la sécurité et de la défense européennes.
- Depuis, beaucoup d’événements se sont succédé, et l’on constate que les débats généraux reflètent de plus en plus la nécessité de construire en Europe des institutions communes pour la sécurité et la défense : nous l’avons vu dans nos parlements, l’ordre du jour est souvent consacré aux problèmes de la situation internationale et aux interventions multilatérales qu’elle rend nécessaires. Le budget des missions des forces armées à l’étranger va croissant : les débats sur la participation de chaque pays prennent de plus en plus d’ampleur et réveillent les passions politiques suscitées par les grands thèmes d’antan, entraînant les partis politiques et leurs électeurs dans des joutes oratoires que ne provoquent pas les questions nationales. Beaucoup de groupes politiques, se faisant l’interprète de vastes mouvements d’opinion publique dans plusieurs pays d’Europe, restent opposés à toute intervention militaire multilatérale, même sous mandat des Nations unies. En revanche, la plus grande partie de la population semble attacher à l’ONU une importance incontestée d’arbitre des conflits et de responsable des décisions en matière d’intervention, malgré la baisse de confiance constatée dans son efficacité immédiate et les rumeurs de réforme qui circulent toujours. Enfin, la nouvelle politique étrangère américaine a donné naissance à une situation nouvelle, dans laquelle la médiation internationale perd de plus en plus de terrain au profit de décisions plus rapides. Sur le plan européen, on constate un vide politique et militaire, avec l’OTAN qui réduit de plus en plus ses engagements militaires et doit agir dans un cadre mondial plus vaste. La situation laisse désormais l’Europe face à ses responsabilités et à la perspective, dans un avenir proche, de devoir prendre en main sa sécurité et sa défense. La Convention pour l’avenir de l’Europe a mis sur pied un groupe de travail consacré à la défense, présidé par l’ancien Commissaire européen Michel Barnier. Ses propositions, qui sont énoncées dans le projet de Traité constitutionnel, vont être examinées par la Conférence intergouvernementale. Par ailleurs, les gouvernements des pays européens ont décidé de passer de la conscription à une armée professionnelle, plus performante, plus motivée et interopérable ; les programmes d’armement se dirigent petit à petit vers l’utilisation d’équipements compatibles et la proposition de création d’une agence commune de l’armement est déjà bien avancée. Des réformes des services de renseignement sont proposées afin de faire face aux nouvelles menaces pour la sécurité collective, ainsi qu’une meilleure intégration des programmes relatifs à la sécurité intérieure dans la politique nationale.
- L’opinion publique est ainsi sollicitée de toutes parts, la défense, ses institutions et ses moyens, nationaux et internationaux, revenant en première ligne. Il s’agit d’une situation plutôt nouvelle, car depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, plusieurs générations qui avaient délaissé ce problème n’étaient touchées que marginalement par des conflits lointains. Les mouvements pacifistes n’ont fait qu’accroître le manque d’intérêt pour la nécessité de mettre en place un système national efficace de défense et de sécurité, ce qui a entraîné, au niveau européen, les lacunes que l’on connaît aujourd’hui. Pendant toutes ces années, les Européens ont délégué leur sécurité à l’OTAN, qui a assuré, non sans soulever de vives controverses, cinquante ans de paix au vieux continent : mais cela a relégué à l’arrière-plan le souci d’accéder à une autonomie européenne en matière de sécurité et de défense et la nécessité d’une approche pédagogique sur les investissements en ressources humaines et matérielles à cette fin. Les budgets destinés à la défense dans chaque pays viennent loin derrière les autres investissements nationaux, se limitant souvent au maintien du strict minimum : on constate que le matériel est obsolète et les acteurs démotivés.
- Cette situation est aujourd’hui bien comprise par la classe politique : les nouvelles propositions sont beaucoup plus nombreuses, de même que les décisions prises en matière de réformes. Lors des sommets européens, les gouvernements de l’UE annoncent de grandes avancées, mais à l’intérieur de chaque pays, le consensus n’est pas vraiment acquis. Il reste un scepticisme diffus, ainsi qu’une opposition à toute forme d’augmentation des moyens militaires, que les parlementaires doivent prendre en compte dans leurs décisions législatives et budgétaires. Le rôle des médias devient crucial au point de faire concurrence à la médiation politique et à la formation du consensus. Les débats télévisés sur la politique étrangère et de défense atteignent plus rapidement les populations car les ministres responsables sont davantage prêts à intervenir à la télévision que dans les hémicycles parlementaires, et les journaux remplissent leurs pages quotidiennes de sondages sur les attentes et les souhaits de la population.
- On ne peut pas affirmer que les citoyens ne sont pas informés, on assiste au contraire à un déluge d’interviews, de sondages et de suggestions en matière de réforme, ce qui conduit plutôt à l’effet inverse de banalisation et de superficialité. A l’intérieur des pays, la bataille sert souvent de couverture aux affrontements politiques entre opposition et majorité, et les décisions de politique étrangère et militaire ne servent qu’à renverser les gouvernements en place. Au niveau européen, l’aspect politique tend à passer au second plan et l’on a tendance à ramener les décisions à leur aspect technique : le travail administratif se fait donc à Bruxelles, ce qui réduit l’intérêt et le soutien de l’opinion publique.
- La situation oblige les parlementaires à effectuer un travail d’analyse et de médiation toujours plus difficile avec leurs électeurs car ils doivent satisfaire à la fois aux priorités nationales et à l’ouverture européenne, et sont pris de vitesse par les médias. C’est ainsi que l’attention est portée en priorité sur les sondages d’opinion, hélas, source instable et douteuse pour prendre les bonnes décisions ! Nous sommes submergés par les statistiques fournies par les instituts de sondage qui souvent ne correspondent pas à la réalité, laissant planer le soupçon de manipulations de tendance. La tâche est encore plus difficile lorsqu’on projette les opinions nationales dans le cadre européen en tant que simple résultat d’une somme, oubliant les disparités considérables entre pays. Et pourtant, nous n’avons pas d’autres moyens de tester le consensus de nos concitoyens que de recueillir les informations, dialoguer à l’intérieur des institutions et rendre compte au moment des élections : les chiffres reviennent en force et nous sommes obligés d’en prendre connaissance tout au long de notre mandat. Ce rapport a donc pour objet de contribuer à l’information des parlementaires sur les positions actuelles de l’opinion publique – telles que rapportées dans les sondages, nationaux et européens – et le soutien qu’elle apporte aux projets de réformes en matière de sécurité et défense en Europe, sur lesquels les parlementaires seront invités à se prononcer.

II. L’opinion publique face à la guerre en Irak
- Depuis 1973, des enquêtes sont menées chaque année, au printemps et à l’automne, auprès de l’opinion publique européenne dans le cadre de l’Eurobaromètre, au nom de la Direction générale Presse et communication, analyse de l’opinion publique, de la Commission européenne. L’objectif visé par ce type de sondage est de donner une vue d’ensemble des attitudes des citoyens européens vis-à-vis de l’Union européenne, de ses politiques et institutions, et d’un grand nombre d’autres questions connexes.
- Le premier sondage Eurobaromètre réalisé après le début des opérations militaires en Irak, entre le 18 mars et le 30 avril 2003, enregistre une légère augmentation du soutien de l’opinion publique européenne pour la politique étrangère et de sécurité commune qui, depuis le printemps 2001, demeurait à un niveau quasi inchangé. Selon les sondages menés à la veille des opérations militaires en Irak3, quand on pouvait encore attendre une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant explicitement le recours à la force en Irak, les opinions publiques des quinze pays européens se sont prononcées à 63 % (contre 22 %) pour une politique étrangère commune, tandis que 71 % des interrogés étaient favorables à une politique de défense et de sécurité commune (contre 17 %).
- Après le déclenchement de la guerre, ces indicateurs ont été revus à la hausse et le soutien apporté à la politique étrangère commune a gagné quatre points (67 %), tandis que l’opposition reculait de trois points (19 %). En ce qui concerne la politique de défense et de sécurité commune, la tendance était similaire : augmentation des opinions favorables – passant à 74 % (+3) – et 15 % seulement de citoyens contre (-2 %). Il existait néanmoins de grandes disparités entre les Quinze. Les citoyens du Luxembourg, de la Grèce et de l’Italie demeurent en tête des partisans de la politique étrangère et de sécurité commune avec des résultats nettement supérieurs à la moyenne (84 %, 82 % et 79 % respectivement pour la politique étrangère et 92 %, 84 % et 86 % pour la politique de sécurité et de défense), contrairement aux citoyens des pays ayant une tradition de neutralité comme la Finlande, la Suède, l’Autriche et l’Irlande (56 %, 55 %, 65 %, 61 % d’opinions favorables à la politique étrangère et 51 %, 56 %, 51 % et 62 % à la politique de défense et de sécurité) qui se montrent les moins positifs.
- Le Royaume-Uni était le seul pays où l’opposition à la politique étrangère commune l’emportait avec 39 % d’opinions défavorables contre 37 % de partisans. Malgré les manifestations massives des citoyens britanniques contre l’action militaire en Irak et l’engagement de leur pays aux côtés des Etats-Unis dans ce conflit, cet indicateur est resté négatif, à un niveau nettement inférieur à la moyenne de l’UE. De plus, le soutien des Britanniques à la politique de sécurité et de défense commune est tombé de 52 % à 47 %, et le nombre des opposants est passé de 24 % à 31 %.
- Si nous examinons la situation pays par pays, nous notons que les opinions favorables à la politique étrangère commune après le commencement des opérations militaires en Irak, le 20 mars 2003, ont progressé essentiellement en Irlande (+10 points par rapport aux deux mois précédents), en Finlande, en Suède et aux Pays-Bas (+7 points). Les citoyens de ces pays ont ainsi démontré leur prise de conscience des avantages offerts par la concertation diplomatique au niveau européen. De plus, le même sondage a révélé que le soutien des Portugais et des Luxembourgeois à la politique de sécurité et de défense commune a augmenté respectivement de 10 et 9 points. Ces changements positifs notables dans l’opinion publique des pays européens peuvent être considérés comme une marque de confiance dans l’Union européenne et ses capacités par rapport aux moyens dont disposent les pays, surtout en ce qui concerne la prise des décisions communes sur des points essentiels tels que la sécurité européenne.
- Dans le même contexte international, l’opinion publique des pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne a manifesté un soutien comparable en moyenne avec celui des membres de l’UE (67 % pour la politique étrangère commune) et s’est exprimée encore plus nettement en faveur d’une politique de défense et de sécurité commune (77 % des sondés s’y sont déclarés favorables).
- Toutes ces données montrent à quel point les attitudes de l’opinion publique européenne varient sur une question aussi sensible que la politique de sécurité et de défense, et confirment le sentiment généralisé qu’il n’y a pas unanimité au sein de l’opinion publique des pays européens malgré l’importante majorité soutenant les principes de la PESC.
- On trouve plus de détails concernant l’attitude de l’opinion publique européenne envers la PESC dans le sondage Eurobaromètre réalisé en mai 2003, c’est-à-dire après la fin des opérations militaires en Irak4. 83 % des sondés dans les pays membres de l’UE se sont prononcés pour la nécessité d’avoir une position commune lors d’une crise internationale, (8 % étaient contre), et les réactions dans treize pays candidats à l’adhésion à l’UE ont été très positives également, puisque le soutien s’élevait à 75 %. Les opinions restent cependant divergentes quant au degré d’implication des nouveaux membres dans l’élaboration de cette politique. 47 % de l’opinion publique des Quinze s’opposent à l’octroi d’un droit de participation immédiate aux candidats actuels, tandis que 33 % seulement y sont favorables. En revanche, les intéressés eux-mêmes souhaiteraient se voir le plus vite possible intégrés dans le processus décisionnel.
- Dans la même logique de concertation en matière de politique européenne sur la scène internationale, on trouve l’idée d’un siège commun accordé à l’UE au sein du Conseil de sécurité. 68 % des citoyens de l’UE s’y disent favorables (13 % s’y opposent) tandis que dans les 13 pays candidats, ce résultat est nettement plus bas, avec 59 % de partisans (contre 12 % d’opposants).
- Dans l’ensemble, les Européens soutiennent massivement l’idée que l’UE puisse parler d’une seule voix dans ses relations extérieures, mais l’élaboration d’une politique de sécurité et de défense commune recueille une adhésion encore plus large, surtout chez les pays candidats à l’UE. En effet, dans les sondages menés après la guerre en Irak dans les pays candidats, on enregistre un soutien légèrement plus marqué pour une politique étrangère commune que dans les pays membres. Plus des deux tiers des opinions publiques dans les dix pays candidats soutiennent cette idée (67 % d’opinions favorables contre 16 % défavorables). Les plus fervents partisans de cette politique étrangère commune sont les Chypriotes avec 82 %, suivis par les Slovènes avec 76 % et les Slovaques avec 74 %. Les Tchèques et les Estoniens sont les plus réticents à cette idée avec seulement 56 % d’opinions favorables et respectivement 24 % et 23 % d’opinions adverses.
- Les opinions publiques des pays candidats sont également favorables à une prise de décision conjointe en matière de politique étrangère (67 % pour et 22 % contre). Les plus réservées sont celles de la Hongrie et de Malte avec respectivement 35 % et 27 % d’opinions défavorables. Il est à noter qu’en Turquie, les mêmes questions obtiennent plus de 44 % de réponses négatives contre 45 % de réponses positives.
- Cependant, le concept de politique de sécurité et de défense commune se révèle encore plus fédérateur. La population des dix futurs membres de l’UE plébiscite très nettement cette politique (80 % pour et 9 % contre). 73 % des citoyens de l’Union européenne se déclarent en faveur d’une politique de sécurité et de défense commune, 17 % des sondés y restant opposés. Neuf Chypriotes sur 10 sont favorables à cette politique (89 %), suivis par les Hongrois (85 %) et les Slovènes (83 %). De même, quatre cinquièmes des Polonais souscrivent à cette idée. La Turquie et Malte sont en tête de la liste des opposants avec respectivement 14 % et 23 % d’avis défavorables.
- En ce qui concerne la prise de décision conjointe en matière de politique de sécurité et de défense commune, la question est moins tranchée : seuls 50 % des sondés des treize pays candidats pensent que cette responsabilité doit revenir à l’Europe, alors que 42 % pensent qu’elle doit revenir à leur pays.
- Dans les dix pays qui seront prochainement membres de l’UE, 66 % de l’opinion publique se prononcent pour une décision conjointe sur ce point, alors que 27 % pensent qu’il s’agit d’un domaine que l’on doit traiter au niveau national. Mais l’analyse des tendances montre que dans onze Etats candidats sur treize, l’idée d’une prise de décision conjointe pour les questions de politique de défense a connu une forte progression entre 2002 et 2003. La hausse est particulièrement sensible en Pologne (+8 %), en Bulgarie (+8 %), à Chypre (+6 %) et en Roumanie (+4 %) ; seule la Hongrie a accusé une baisse significative (-9 %).
- Il est également intéressant de comparer le soutien que les Européens apportent aux décisions concernant la politique de sécurité et de défense de leur continent, selon qu’elles ont été prises au niveau national, dans le cadre de l’OTAN ou encore conjointement au sein de l’UE. Cette dernière hypothèse emporte de loin la préférence avec 50 % d’avis favorables dans dix futurs pays membres de l’UE. Un résultat presque aussi élevé (49 %) est obtenu chez les treize pays candidats à l’adhésion et les membres actuels de l’UE. L’OTAN reste l’instance la moins prisée des Européens. En regardant de plus près, 49 % des citoyens des treize pays candidats font confiance à ce sujet à l’UE, 26 % préfèrent que les problèmes de sécurité soient résolus par les gouvernements nationaux et seulement 14 % souhaitent les voir délégués à l’OTAN. Malte est le seul pays qui, pour des raisons historiques, opte majoritairement (50 %) en faveur des solutions nationales. En revanche, la Pologne, la Hongrie et la Lituanie, alliées de la coalition américaine lors de la guerre en Irak, accordent une plus grande importance à l’OTAN que la moyenne européenne, avec respectivement 25 % et 18 % d’opinions favorables. Les cas de la Hongrie et de la Lituanie restent néanmoins particuliers. Seuls 10 % des Hongrois et 11 % des Lituaniens jugent préférable que les décisions concernant la sécurité et la défense soient prises par leurs gouvernements nationaux, ce qui démontre leur faible confiance dans les capacités nationales. Respectivement 55 % et 45 % d’entre eux pensent que l’Union européenne accomplirait mieux cette tâche. En général, on peut constater que les solutions au niveau européen sont de plus en plus privilégiées.
- Une force de réaction rapide est donc ce qu’attend la majorité de la population des Etats candidats d’une politique de défense européenne en 2004. Cette force européenne est particulièrement populaire à Chypre (90 % de voix favorables), en Pologne (76 %) et en Slovénie (74 %), Malte y étant plus défavorable avec 38 % d’opinions négatives.
- Bien que la crise irakienne ait mobilisé une grande partie de l’opinion publique européenne dans des manifestations pacifistes, elle n’a pas eu d’impact significatif dans les sondages. Il est vrai que la PESC a connu un léger regain de faveur, mais ces bons résultats viennent du fait que l’opinion publique est depuis longtemps favorable à des solutions au niveau communautaire. Néanmoins, ce sont les relations liant l’UE et les Etats-Unis qui ont pâti le plus de cette situation internationale. De nombreuses frictions sont apparues dans les relations officielles, ce qui a influé, aux yeux des Européens, sur l’image des Etats-Unis et leur rôle dans le monde. Malgré les grandes disparités dans le soutien apporté à l’administration Bush dans le conflit irakien entre les gouvernements des membres actuels de l’EU et ceux des pays candidats aussi bien qu’au sein de ce premier groupe, l’opinion publique européenne est restée unanime dans son rejet du recours à la force en Irak. En fait, cela équivalait au rejet des principaux points de la politique étrangère américaine.
- Selon le sondage Eurobaromètre 2003-2 effectué en mai 2003, les Européens sont très favorables aux solutions européennes dans les relations internationales, et à la conduite par l’Union européenne d’une politique étrangère plus indépendante des Etats-Unis. Cette idée est soutenue par 77 % des citoyens de l’UE et par 67 % des personnes interrogées dans les pays candidats (contre seulement 9 % d’opposants).
- Bien que les pays candidats soient plus proches des Etats-Unis que ceux de l’UE, le soutien des valeurs et des actions de l’UE sur la scène internationale prévaut dans les deux catégories de pays. Sur la question du maintien de la paix dans le monde, la majorité des Européens sont tombés d’accord que les Etats-Unis jouent un rôle négatif, ce que confirment 58 % des sondés dans l’Europe des Quinze et 45 % dans les 13 pays candidats.
- 65 % des citoyens des pays candidats ont répondu que le rôle joué par l’UE dans ce même domaine était satisfaisant, et il y a eu à peine 13 % de voix négatives.
- Ce n’est qu’en ce qui concerne les initiatives de lutte contre le terrorisme que les Européens ont jugé positif le rôle des Etats-Unis sur la scène internationale. Leur reconnaissance reste néanmoins assez mitigée car elle n’a recueilli que 48 % d’opinions favorables dans les pays candidats et 45 % dans l’Europe des Quinze (contre 35 % d’opposants dans les deux groupes).
- Bien que l’indicateur le plus favorable aux Etats-Unis (lutte contre le terrorisme) ait atteint 35 % d’opinions négatives, le meilleur des indicateurs de l’Union européenne (ont été également pris en compte le rôle joué dans la croissance économique mondiale, la lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement) n’a été jugé négativement que par un citoyen sur huit de la région. Même dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, considérée comme une priorité américaine, les Etats-Unis ne sont pas mieux notés que l’UE par l’opinion publique européenne ; les Etats-Unis obtiennent 66 % d’avis favorables et l’UE 61 %, soit un avantage de 5 % seulement pour les premiers.
- En général, nous pouvons constater que la crise irakienne a, dans une certaine mesure, permis à une grande partie de l’opinion publique européenne de déplacer ses attentes concernant la sécurité du niveau national vers le niveau européen. Face à la menace internationale, les citoyens des quinze pays de l’UE se sont montrés spontanément plus pro-européens qu’à l’accoutumée, ce qui n’a pas pour autant permis d’effacer les divergences entre les pays.
- La présente analyse révèle que, contrairement aux apparences et au climat général qui régnait lors de la crise irakienne, où il était reproché aux pays candidats de ne pas être suffisamment pro-européens, les citoyens des pays qui seront membres de l’UE en 2004 sont très attachés aux idéaux et aux solutions prônés par l’Union européenne.

III. La sensibilisation aux questions de politique étrangère et de sécurité commune
- Le surcroît de complexité concernant la politique étrangère et de sécurité commune perçu par l’opinion publique en Europe est également dû aux travaux de la Convention qui se sont déroulés en partie parallèlement à la guerre en Irak.
- En décembre 2000, lors du Conseil européen de Nice, les quinze chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne ont lancé un large débat sur l’avenir de l’Europe. Compte tenu de la difficulté pour l’Union européenne de réformer ses institutions dans la perspective de son élargissement, principalement aux pays de l’Europe centrale et orientale, un appel a été lancé à la société civile afin d’exprimer son opinion sur cette étape historique de la construction européenne. Durant le second semestre 2001, les citoyens ont eu l’occasion de faire part de leur vision de l’Europe de demain lors de débats nationaux.
- S’appuyant sur ces conclusions, les quinze Etats membres de l’UE ont décidé, lors du Conseil européen de Laeken en décembre 2001, de convoquer une Convention présidée par Valéry Giscard d’Estaing afin d’élaborer un document appelé à devenir la première Constitution européenne. Celle-ci devrait répondre aux attentes de l’opinion publique en faveur d’un rapprochement des institutions européennes des citoyens. Jusque-là, ces derniers ont démontré leur ralliement aux grands objectifs de l’Union, mais ils ne voyaient pas toujours le lien entre ces objectifs et l’action quotidienne de l’Union. La nouvelle approche devrait désormais donner aux institutions européennes plus de transparence, d’ouverture, d’efficacité et un meilleur contrôle démocratique.
- Après 16 mois de travail et de négociations difficiles, le consensus a été atteint et la Convention s’est achevée par l’élaboration du projet de Constitution qui a été présenté au Conseil européen de Thessalonique le 20 juin 2003. L’adoption du document final par les quinze membres actuels de l’Union européenne et les dix futurs membres devrait avoir lieu lors de la Conférence intergouvernementale qui a commencé ses travaux en octobre 2003.
- La préparation du projet de Constitution européenne a servi de prétexte au Secrétaire général de la Commission européenne pour vérifier si l’opinion publique comprenait bien le processus en cours au sein de l’Union à l’issue des travaux de la Convention. Pour la première fois, les citoyens de 25 pays européens ont eu l’occasion de participer au même sondage, dans le même laps de temps (Eurobaromètre Flash n°142 « Convention sur l’avenir de l’Europe » du 23 juin au 1er juillet 2003).
- Les résultats de l’enquête montrent que le niveau de connaissance de la Convention européenne progresse, mais reste très insuffisant : 45 % des citoyens de l’Union élargie en ont déjà entendu parler, alors que ce chiffre n’était que de 30 % au mois de mars. En revanche, 55 % des citoyens de l’Union n’ont jamais entendu parler de la Convention et 52 % ignorent quel type de texte elle a élaboré. Les citoyens les mieux informés sur la Convention sont les Grecs (81 %), les Luxembourgeois (66 %) et les Finlandais (65 %). Par contre, moins de 30 % des Britanniques, des Hongrois et des Lettons savent ce qu’est la Convention. Ce faible niveau d’information de l’ensemble de la population européenne s’explique en partie par l’insuffisance de la couverture médiatique des travaux de la Convention, qui ont eu lieu au même moment que la guerre en Irak et d’autres événements internationaux liés à la lutte contre le terrorisme.
- La partie de la Constitution qui nous intéresse le plus concerne le développement progressif d’une politique étrangère et de défense commune. Elle prévoit notamment l’élection d’un ministre européen des affaires étrangères qui agira et parlera au nom de l’Europe dans le monde, la concertation au niveau européen des décisions concernant les affaires étrangères et la création d’une agence européenne de l’armement.
- La majorité des sondés dans les quinze pays membres de l’Union se sont montrés favorables à la création d’un poste de ministre européen des affaires étrangères (55 %), contrairement à l’opinion publique des pays candidats où le soutien s’est révélé minoritaire (37 %). Dans ce dernier groupe, les opinions négatives prévalent même (39 %), tandis qu’au sein de l’Europe des Quinze, l’opposition à la création de ce poste est de 37 %. Les divergences sur ce sujet n’apparaissent pas uniquement parmi les pays actuels de l’UE et les pays candidats ; de grandes disparités sont également à noter au sein de chaque groupe. En Europe occidentale, les plus favorables à la désignation d’un ministre des affaires étrangères européen sont les Espagnols (78 %) et les Français (75 %). En revanche, un net désaccord a été exprimé par les Suédois (62 %), les Néerlandais (60 %), les Danois (59 %), les Irlandais (55 %) et les Finlandais (54 %), qui ne veulent pas perdre leurs représentants nationaux. Parmi les pays candidats à l’adhésion à l’UE, ce sont les citoyens de la Hongrie et de Malte qui souhaitent le plus avoir un ministre des affaires étrangères européen, avec respectivement 69 % et 61 % d’avis positifs. Seuls 24 % de Polonais, 37 % d’Estoniens et 41 % de Tchèques soutiennent cette idée – plus de 40 % des citoyens de ces pays y restent donc opposés. Une remarque importante doit néanmoins être faite : un citoyen sur quatre (et en Lituanie 36 % des sondés) des pays candidats était sans opinion ou n’a pas souhaité s’exprimer sur ce sujet. Ces résultats dénotent un certain malaise, que l’on constate dans les pays de petite taille et dans ceux qui ne sont pas sûrs de leur poids réel au niveau européen : ils hésitent à céder l’attribut important de leur souveraineté, la direction du ministère des affaires étrangères, cette dernière fonction ayant une plus grande chance d’être attribuée au représentant d’une grande puissance européenne5.
- Le projet de Constitution prévoit notamment des changements au niveau des compétences du Parlement européen, qui se voit accorder un plus grand rôle dans le processus décisionnel. A chaque fois qu’une décision concernant l’avenir de l’Union européenne sera prise, il devrait la confirmer par un vote. La proposition de renforcer le rôle du Parlement européen a été bien accueillie par les conventionnels européens. 70 % des citoyens des Quinze et 61 % de 10 pays candidats à l’adhésion soutiennent cette idée contre respectivement 22 % et 16 % .
- Les hésitations des politiques sur le mode d’adoption de la future Constitution européenne ne coïncident pas avec celles des citoyens. En France, par exemple, telle est la conclusion qui ressort du sondage effectué par l’Institut BVA pour le Monde et France-Inter, sur la perception des enjeux de la construction européenne. Selon cette enquête, 74 % des sondés souhaitent que le Président de la République soumette à un référendum le projet préparé par Valéry Giscard d’Estaing et la Convention pour l’avenir de l’Europe, contre 22 % qui s’y déclarent opposés. La même volonté s’exprime en faveur d’une consultation des électeurs sur « l’élargissement de l’Union à de nouveaux Etats », mais dans des proportions inférieures : 61 % le désirent, 36 % y sont hostiles.
- L’examen détaillé des chiffres explique néanmoins, dans une certaine mesure, les réticences des gouvernants : l’exigence d’un référendum est plus fort chez les adversaires de la Constitution européenne (77 %) que parmi ses défenseurs (72 %), chez les tenants d’une « Europe des nations » (78 %) que parmi ceux d’une Europe fédérale (72 %), chez les sympathisants de l’extrême droite (84 %) que chez les électeurs de la gauche (75 %). Traduction : les tenants du « non » espèrent un référendum plus encore que les partisans du « oui ». L’enquête de BVA conclut que 72 % des Français sont favorables à l’adoption d’une Constitution européenne, quand l’idée ne recueillait encore que 62 % d’avis favorables en juin 1999, date des dernières élections européennes – le sentiment majoritaire se retrouve dans toutes les classes d’âge, toutes les catégories sociales (de 85 % chez les chefs d’entreprise, cadres supérieurs et professions libérales à 55 % chez les ouvriers) et toutes les familles politiques (jusqu’à 84 % des sympathisants de l’UDF, 78 % de ceux du PS, 73 % de ceux de l’UMP, 69 % de ceux de l’extrême gauche et même 64 % des partisans du Front national !) Ce résultat sera jugé encourageant par les europhiles de tous bords. Il mérite néanmoins d’être relativisé : au printemps 1992, à six mois du référendum sur le Traité de Maastricht, l’adhésion exprimée dans les sondages avoisinait 70 % ; le « oui » ne l’avait finalement emporté qu’à une infime majorité. L’enquête effectuée par BVA montre par ailleurs que la symbolique de la construction européenne a gagné du terrain : 71 % des sondés se déclarent en faveur d’une armée européenne (contre 65 % en 1999), et 56 % même se prononcent pour l’«élection d’un président de l’Europe au suffrage universel » (46 % en 1999).
- Mais cet élan majoritaire ne suffit pas à effacer les inquiétudes que suscite l’avancement du grand chantier de l’Union. Si la construction européenne représente « une source d’espoir » pour 61 % des personnes interrogées (29 % y voyant « une source de crainte »), l’étude de BVA met en évidence de spectaculaires divergences entre les sentiments européens des Français, selon qu’ils appartiennent aux classes les plus élevées (culturellement et socialement) ou les moins favorisées.

- Selon les sondages d’Eurobaromètre réalisés à l’issue du conflit irakien, l’image de l’opinion publique européenne reste plutôt stable par rapport aux années précédentes. On peut observer une progression non négligeable des voix en faveur des solutions européennes, surtout en ce qui concerne la politique européenne de sécurité et de défense ainsi que la politique étrangère, et le souhait exprimé de renforcer les institutions européennes. Ces résultats reflètent une tendance de longue durée à vouloir faire avancer la construction européenne. Pourtant, à la veille et tout au long des opérations militaires menées sous commandement américain en Irak, les Européens se sont montrés plus que jamais déterminés à défendre une cause commune, à savoir l’opposition à la guerre, en descendant massivement dans les rues. Des réactions de cette ampleur n’ont pu se révéler que dans des circonstances particulières telles qu’une crise internationale majeure. La crise irakienne a permis de constater que tout le monde est d’accord sur l’idée générale de formuler une politique étrangère commune et de parler d’une seule voix sur la scène internationale, mais quand il s’agit de prendre position sur une action particulière vis-à-vis d’un pays, les divisions surgissent. Elles apparaissent surtout au niveau intergouvernemental, car l’opinion publique des pays membres de l’Union européenne comme des pays candidats est restée unanime dans son hostilité à un règlement par la force du différend avec l’Irak.
- La guerre en Irak n’a pas eu d’incidences directes sur le niveau du soutien à la PESC, mais plutôt sur son contenu. La fracture qui s’est créée entre les pays européens touche surtout l’état des relations transatlantiques ainsi que la gestion des problèmes de la sécurité internationale. Si l’on compare les différentes attitudes, on constate en premier lieu que quelques gouvernements ont pris des engagements fermes aux côtés des Etats-Unis pour le règlement du conflit irakien, qui sont en contradiction totale avec la position prise par leurs partenaires européens. Deuxièmement, on peut observer que dès qu’un pays européen a exprimé son soutien sans faille à l’action militaire dirigée par l’administration américaine contre le régime de Saddam Hussein, les manifestations pacifistes de sa population se sont intensifiées.
- Ainsi, les premiers clivages entre les pays européens sont apparus le 30 janvier 2003 avec la signature de « La lettre des Huit pour un front uni face à l’Irak » par les représentants de la République tchèque6, de la Hongrie, de la Pologne, de l’Espagne, du Royaume-Uni, du Danemark, du Portugal et de l’Italie. Les initiateurs de cette déclaration ont voulu de cette manière manifester leur soutien aux Etats-Unis « menacés », avec lesquels ils partagent les valeurs telles que la démocratie et la liberté, et appeler à l’application de la Résolution 1441 du Conseil de sécurité, à la lutte contre le terrorisme et à l’élimination des armes de destruction massive. Cette lettre a été suivie, dans les mêmes termes, par celle du 5 février 2003 dite des « dix de Vilnius » signée par les trois pays baltes, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, l’Albanie et la Macédoine. Cette attitude pro-américaine s’est heurtée à l’incompréhension et au mécontentement de la France et de l’Allemagne qui ont une autre vision de la solution du conflit irakien. Les deux pays ont réclamé la reprise des inspections des experts en désarmement onusiens et le règlement du conflit au sein de l’Organisation des Nations unies.
- Les divergences de vues ont eu des conséquences pour le partenariat stratégique entre les pays d’Europe et les Etats-Unis. Les motifs qui ont poussé les gouvernements des pays d’Europe centrale et orientale à se ranger derrière les Etats-Unis n’ont été compris ni à Paris ni à Berlin. Les pays candidats à l’UE ont été accusés de manquer de conscience pro-européenne. Leurs explications selon lesquelles les bonnes relations transatlantiques (surtout après l’invitation de trois pays baltes à adhérer à l’OTAN) n’excluent pas le dévouement à la construction européenne n’ont pas été entendues. La justification de leur alignement sur les Etats-Unis dans leur guerre contre le régime meurtrier de Bagdad en invoquant leur passé douloureux sous l’emprise soviétique et la joie d’avoir recouvré la liberté grâce aux Américains n’a pas été acceptée par deux pays fondateurs de l’UE. Leur vécu et leur interprétation du passé dans le contexte actuel, surtout en ce qui concerne leur appréciation des services rendus à leurs pays par les Etats-Unis et de la politique menée par Washington, ne sont pas les mêmes. C’est pourquoi les critiques du Président français à l’encontre des positions pro-américaines des futurs membres de l’UE, le 17 février 2003, ont été très mal perçues dans les PECO.
- Bien que toutes les couches de la population des PECO condamnent majoritairement la politique américaine d’intervention militaire, contrairement aux positions officielles de leurs gouvernements, il existe des différences dans la perception de la situation internationale par ce groupe de citoyens en comparaison avec ceux des Quinze. A la veille de la guerre, en février 2003, selon les sondages réalisés pour le Figaro Magazine, 82 % des citoyens de l’Europe des Quinze s’opposaient à toute intervention militaire en Irak sans aval de l’ONU, contre 75 % des citoyens des 13 pays candidats à l’intégration dans l’UE. Il est intéressant de noter que même aux Etats-Unis, l’opposition prévalait et que 69 % des sondés ont pris position contre les plans d’action unilatérale de leur pays. A ce stade de la crise irakienne, parmi les populations européennes, celle de l’Espagne était la plus farouchement opposée à la solution militaire du conflit (98 % de voix contre), suivie par la population turque (87 %), hongroise (82 %), allemande (80 %), danoise (79 %), française (77 %), italienne (72 %), britannique (68 %) et portugaise (66 %).
- Les chiffres ne reflètent pas d’une manière adéquate la mobilisation des populations dans les rues. Tandis que dans les principales villes européennes telles que Paris, Madrid ct Barcelone, Rome ou Londres, où se sont réunis, selon les autorités, respectivement 500.000, un million, 600.000 et 750.000 manifestants (le 15 février), à peine 1.000 personnes se sont réunies le même jour dans les trois capitales baltes, et à Varsovie, lors du plus grand rassemblement, le 29 mars 2003, alors que la guerre faisait rage, il y avait uniquement 5.000 personnes dans les rues. Ce décalage entre la mobilisation et les résultats des enquêtes menées dans les populations des PECO s’explique partiellement par leur attitude envers la guerre. En France et en Allemagne, pays opposés à la guerre, ainsi qu’en Espagne et en Italie où l’opinion publique y était opposée contrairement à l’élite politique, les manifestations ont eu plutôt un caractère pacifiste et moral. En revanche, dans les pays candidats à l’adhésion à l’UE, la mobilisation a été faible car les populations voyaient plutôt leur opposition recensée dans les sondages comme un refus de la guerre dans laquelle leurs troupes étaient susceptibles d’être impliquées, que comme une prise de position dans la lutte pour la paix mondiale.
- Le cas de la Pologne constitue une bonne illustration de cette approche. En mars 2003, selon un sondage réalisé par l’institut polonais CBOS, 66 % des sondés dans ce pays ont manifesté leur désapprobation pour les opérations militaires en Irak, tandis que 26 % souhaitaient se joindre aux Américains et que 8 % estimaient que cela découlait des obligations du Traité de l’Atlantique nord. Avec la victoire de la coalition américano-britannique en Irak, à laquelle ont contribué les troupes polonaises, les résultats des sondages ont basculé en faveur de l’engagement de la Pologne dans ce conflit. Fiers de se trouver aux côtés des vainqueurs, et qui plus est de se voir confier la charge d’une des zones de stabilisation (50 % de la population a soutenu cette décision contre 37 % qui a exprimé son désaccord), en juin 2003, 53 % des Polonais se sont dits satisfaits de la participation de la Pologne aux opérations militaires réalisées en Irak contre 37 % d’avis défavorables. Ce changement d’attitude envers la guerre en Irak est significatif. Néanmoins, l’opinion des Polonais sur la participation des contingents nationaux dans la gestion d’une zone de stabilisation fluctue en fonction de la situation sur le terrain. Au vu de l’instabilité régnant en Irak, l’opinion publique polonaise tend plutôt à marquer sa désapprobation (55 % selon l’enquête CBOS de septembre 2003).
- Les disparités dans la vision de la politique transatlantique ne se sont pas limitées uniquement à la division entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe, pour reprendre l’expression très forte employée en janvier 2003 par le Secrétaire à la défense américain, Donald Rumsfeld. Pendant la crise irakienne, elles se sont manifestées également au sein de l’Union européenne. Le soutien apporté par l’Espagne et par l’Italie au principe/concept américain de la guerre préventive est à l’origine de la fracture entre les principales puissances européennes. Ces deux pays se sont heurtés à l’opposition catégorique de l’Allemagne et de la France au règlement du conflit hors du cadre des Nations unies et à l’usage de la force sans les preuves suffisantes de possession par le régime de Saddam Hussein d’armes de destruction massive. Les gouvernements espagnol et italien sont allés à contre-courant de leurs opinions publiques. Il est important de savoir que selon les sondages publiés le 23 mars dans le quotidien Corriere della Sera, 72 % des Italiens se sont prononcés contre la guerre et seulement 22 % s’y sont dits favorables. Leur scepticisme va encore plus loin puisque 65 % des sondés ont trouvé que l’action militaire américaine ne résolvait pas le problème du terrorisme et même l’aggravait, tandis que 25 % étaient d’avis contraire. Les opinions concernant l’ouverture de l’espace aérien et l’utilisation des bases situées en Italie par l’armée américaine demeuraient aussi mitigées avec 52 % de voix favorables et 40 % de voix défavorables. Les résultats des sondages publiés dans le quotidien espagnol El Pais du 28 mars 2003 allaient dans le même sens. L’opposition exprimée par les Espagnols contre la guerre en Irak a atteint un des niveaux les plus élevés d’Europe – 91 %. 67 % des Espagnols se sont prononcés pour la neutralité de leur pays dans ce conflit et 60 % ont jugé mauvaise la manière de gérer la crise par le gouvernement de José Maria Aznar.
- Le sondage Gallup International du mois de mai démontre que les divergences de vues sur le conflit irakien qui se sont exprimées en Europe ne se réduisent pas à des différends concernant les relations avec les Etats-Unis mais touchent à leur nature même. L’impact de la guerre en Irak dépasse les simples divisions entre les pays pro- et anti-américains, et d’une façon très pertinente, révèle le fossé qui s’est creusé entre les Européens et les Américains sur différents sujets. En général, si l’on exclut les citoyens des Etats-Unis, de l’Albanie et du Kosovo, l’opinion publique mondiale a jugé que le monde n’est pas devenu plus sûr après les opérations militaires en Irak. Au contraire, la majorité des habitants de l’Europe pensent qu’il est devenu plus dangereux. Les plus pessimistes sont les Grecs (84 %), suivis par les Français (82 %), les Allemands (72 %) et les Autrichiens (70 %). Il n’y a qu’aux Pays-Bas et en Lituanie que moins de la moitié de la population partage cette idée. Les Européens craignent que les Etats-Unis n’utilisent la force contre d’autres pays. 87 % des Français, 81 % des Finlandais, 80 % des Suisses, 78 % des Lettons et 77 % des Grecs et Macédoniens partagent cette idée. Cela est d’autant plus préoccupant que pour de nombreux habitants de l’Europe, l’action en Irak n’a pas contribué à combattre le terrorisme. En effet, dans les pays comme l’Autriche, la France, l’Allemagne, la Suisse et la Grèce, plus de 80 % des sondés ne trouvent pas que la guerre ait permis de faire reculer sensiblement le terrorisme. Rares sont les pays où les opinions sont partagées, mais au Portugal 39 % de la population estiment que la menace terroriste est en déclin, contre 48 % qui pensent le contraire. Par analogie, les résultats obtenus en Pologne sur cette question sont de 47 % et 35 %. En ce qui concerne le rôle et la place des Nations unies sur la scène internationale, la majorité des Européens s’accordent à penser qu’ils se sont dégradés en raison de la crise irakienne.
- De plus, la guerre en Irak a non seulement accentué la différence entre l’approche manichéenne des affaires du monde qui est le propre de l’administration américaine et celle des pays européens basée sur le multilatéralisme et le droit international, mais elle a permis de remettre en cause le leadership américain et d’affirmer que les Européens étaient prêts à assumer des responsabilités mondiales.
- Selon les sondages du German Marshall Fund menés en juin 2003, l’image des Etats-Unis s’est complètement brouillée en Europe, surtout dans les pays de l’Ouest. Globalement, moins de la moitié des Européens (45 % contre 64 % en 2002) souhaitent une forte présence américaine dans les affaires du monde, 70 % des Français, 50 % des Allemands et des Italiens estimant que celle-ci n’est pas souhaitable. Même dans les pays qui ont soutenu la politique du Président Bush dans la crise irakienne, les opinions favorables ont significativement baissé par rapport à 2002, tombant de 62 % à 58 % en Pologne, et de 57 % à 40 % en Italie, pour atteindre le seuil de 41 % au Portugal. Le changement le plus remarquable a néanmoins eu lieu en Allemagne, où 81 % des Allemands (contre 55 % en 2002) déclarent que l’Europe est plus importante que les Etats-Unis pour les intérêts vitaux de leur pays, 9 % d’entre eux (20 % en 2002) choisissant les Etats-Unis.
- L’approche américaine dans les relations internationales, surtout depuis la guerre en Irak et ses conséquences, est de plus en plus largement rejetée. Après les révélations concernant les lacunes dans les dossiers sur la présence d’armes de destruction massive en Irak et l’absence de preuves sur le terrain, le Président Bush et son administration ont perdu beaucoup de leur crédibilité aux yeux de l’opinion publique mondiale. Cette situation est d’autant plus épineuse et lourde de conséquences pour des alliés européens tels que Tony Blair et José Maria Aznar que les opinions publiques réclamaient des preuves solides de la violation de la Résolution 1441 du Conseil de sécurité et ont le sentiment d’avoir été manipulées. Le plus lourd tribut est payé pour le moment par le Premier ministre britannique qui, le 24 septembre, devant la Chambre des communes à Londres, a dit : « l’Irak possède des armes chimiques et biologiques (…). Ses missiles peuvent être déployés en 45 minutes ». Vu les événements et les révélations (notamment l’affaire Kelly) qui ont suivi cette déclaration, sa popularité au Royaume-Uni a spectaculairement chuté. Selon les sondages MORI effectués entre le 25 et le 27 juillet 2003, 49 % des Britanniques ne font plus confiance à Tony Blair contre 41 % qui maintiennent leur confiance. 55 % des sondés trouvent qu’il gère mal la situation présente en Irak, et seulement 32 % se disent satisfaits. Sur la même question, le Président Bush a obtenu 60 % de voix négatives et 26 % de voix positives. Le sondage Populus effectué pour le quotidien Times début juillet 2003, a révélé que seulement 47 % des Britanniques pensent que l’action militaire en Irak était une bonne chose par rapport à 58 % en avril. En même temps, le pourcentage de ceux qui condamnent cette action est passé de 24 % en avril à 45 % début juillet.
- Ainsi, les conclusions que l’on peut tirer de la crise irakienne sont nombreuses et devraient inciter les dirigeants à réfléchir. Cet événement a amorcé la formation d’une véritable opinion publique européenne, encore embryonnaire. Cette mutation a été possible grâce à la multiplication des chaînes de télévision et leur accès de plus en plus facile, qui permet à tous de suivre les informations de la même façon et simultanément. Le message plus général que l’on peut retenir est que les citoyens sont résolus à se battre pour être de mieux en mieux informés parce qu’ils sont conscients des enjeux politiques en cours. C’est une réalité que les parlementaires ne peuvent pas ignorer, sous peine de s’aliéner le soutien de leur base électorale.
1 Adoptée sans modification par l’Assemblée le 3 décembre 2003, au cours de la neuvième séance.
2 « L’évolution de l’opinion publique en Europe en matière de sécurité et de défense après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 », rapport présenté au nom de la Commission pour les relations parlementaires et publiques par M. Crema, rapporteur, Document 1781, 4 juin 2002.
3 Eurobaromètre 59.0, 15 janvier-19 février 2003.
4 Eurobaromètre 2003.2 « Opinion publique dans les pays candidats ».
5 Vous pourrez trouver les résultats et toutes les questions posées sur le site web de l’Eurobaromètre : http://europa.eu.int/.
6 Après les élections présidentielles et la victoire de Vaclav Klaus, la République tchèque a adopté une position anti-guerre.