DOCUMENT A/1836 |
1er décembre 2003 |
Les forces aériennes européennes projetables
Document A/1836 |
1er décembre 2003 |
Les forces aériennes européennes projetables
RAPPORT1
présenté au nom de la Commission de défense2
par M. Wilkinson, président et rapporteur
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1Adopté par la commission à l’unanimité le 13 octobre 2003.
2Membres de la commission : M. Wilkinson (président) ; MM. McNamara, Goris (vice-présidents) ; M. Acosta Padrón, Mme Aguiar, MM. de Arístegui San Román (remplaçant : Puche Rodríguez), Barquero Vázquez, Lord Burlison, MM. Contestabile, Cox, Dreyfus-Schmidt, Duivesteijn, Freiherr v. Guttenberg KT, Glesener, Goulet, Gubert, Henry, Mme Hoffmann, MM. Ioannidis, Jacquat, Jardim, Kortenhorst, Leibrecht, Lengagne (remplaçant : Kucheida), Medeiros Ferreira, Monfils, de Puig, Ranieri, Rigoni, Rivolta, Schneider, Siebert, Sfyriou, Szabo, Voulgarakis, Walter (remplaçant : Lord Kilclooney), Mme Wegener.
Membres associés : M. Açikgöz, Mme Bilgehan, MM. Ibl, Çavusoglu, Hegyi, Janas, Komorowski, Lorenz, Neças, Mme Nybakk, MM. Surjan, Tabajdi, Tekelioglu, Wrzodak, N…
N.B. Les noms des participants au vote sont indiqués en italique.
RECOMMANDATION N° 7341
sur les forces aériennes européennes projetables
L’Assemblée,
(i) Rappelant les termes de la déclaration du Conseil européen d’Helsinki (1999) : « Le Conseil européen souligne sa détermination à développer une capacité autonome de décider et là où l’OTAN en tant que telle n’est pas engagée, de lancer et de conduire des opérations militaires sous la direction de l’UE en réponse à des crises internationales » ;
(ii) Soulignant la volonté des Etats membres de l’UE de se doter des capacités militaires nécessaires pour pouvoir atteindre l’objectif global, c’est-à-dire de déployer en deux mois, et pour une durée minimale d’un an, 50 à 60 000 hommes capables d’effectuer l’ensemble des missions de Petersberg ;
(iii) Rappelant la décision des Etats membres de l’OTAN de constituer la Force de réaction de l’OTAN (FRO), force de réaction rapide de 21 000 hommes pouvant intervenir à l’extérieur de la zone OTAN traditionnelle ;
(iv) Constatant l’importance des aspects aériens des opérations de gestion de crise et de maintien de la paix de ces dernières années en Serbie/Kosovo, Afghanistan et Irak ;
(v) Consciente du rôle indispensable des forces aériennes pour les missions de surveillance/reconnaissance, de maîtrise du ciel, de projection de puissance à distance, de transport stratégique et tactique et d’appui des troupes au sol ;
(vi) Soulignant les lacunes des forces aériennes européennes, notamment dans les domaines du transport stratégique, des drones (UAV), des moyens de commandement, du ravitaillement en vol et des munitions guidées de précision ;
(vii) Constatant la nécessité pour les Européens d’être capables de mettre en place des bases avancées sur le théâtre d’opérations pour la mise en oeuvre des forces aériennes locales et, là où la situation l’exige, des quartiers généraux avancés ;
(viii) Consciente de la nécessité de disposer d’un groupe de porte-avions disponible en permanence pour pouvoir mettre en oeuvre la puissance aérienne dans de très brefs délais en cas de crise émergente et pendant toute la durée de montée en puissance des bases aériennes et des infrastructures de quartiers généraux sur le théâtre d’opérations,
RECOMMANDE AU CONSEIL
D’inviter les pays de l’UEO à :
- Participer activement à la coopération entre les armées de l’air européennes organisée dans le cadre de la Conférence des chefs d’état-major des armées de l’air européennes (EURAC) et du Plan d’action européen sur les capacités (PAEC) ;
- S’assurer que leurs budgets de défense sont suffisants pour équiper et entraîner leurs armées de l’air en vue des tâches qui peuvent être assignées, dans le cadre des missions de Petersberg, aux forces aériennes prévues dans l’objectif global ;
- Développer la coordination européenne dans le domaine du transport aérien stratégique dans le cadre de la Cellule de coordination du transport aérien européen (EACC) d’Eindhoven, transformer cette cellule en un véritable « centre européen du transport aérien » et prendre des initiatives pour mieux coordonner la formation européenne commune des équipages ;
- Donner une grande priorité à l’acquisition d’une part d’avions de transport (et en particulier à la réalisation dans les délais prévus du programme A400 M), et d’autre part de moyens de transport militaire lourds et de grande capacité ;
- Porter une attention particulière aux moyens de surveillance et de reconnaissance et notamment à l’organisation de la coopération européenne dans le cadre du PAEC pour le développement et l’acquisition de drones (UAV) ;
- Acquérir la capacité de ravitaillement en vol définie dans le cadre de l’objectif global de l’UE, notamment par des mesures provisoires d’adaptation d’aéronefs existants, dans l’attente de disposer d’une véritable flotte de nouveaux avions ravitailleurs construits à cet effet, issus de préférence de la gamme Airbus ;
- Disposer de suffisamment d’armes guidées de précision (PGM) afin d’améliorer les capacités des avions de combat existants (Tornado, Mirage 2000, Eurofighter, Rafale, Harrier, Jaguar, F-16, etc.) et constituer des stocks d’armes suffisants ;
- Constituer une véritable capacité de recherche et sauvetage au combat (CSAR) en créant un « centre CSAR européen » pour s’assurer de l’élaboration d’une doctrine appropriée et de l’interopérabilité des moyens, et organiser l’entraînement en commun des personnels concernés ;
- Développer, dans le cadre d’une coopération, la capacité de déployer des bases aériennes européennes et des états-majors de composante aérienne européens sur un théâtre d’opérations éloigné ;
- Organiser la coopération dans le domaine maritime pour disposer d’un groupe européen de porte-avions disponible en permanence.
EXPOSÉ DES MOTIFS
présenté par M. Wilkinson, président et rapporteur
I. Missions des forces européennes et cadres politiques
1. La politique européenne de sécurité et de défense
- Lors du sommet de l’Union européenne tenu à Helsinki (décembre 1999), le Conseil européen a souligné sa détermination de « développer une capacité autonome de décider et, là où l’OTAN en tant que telle n’est pas engagée, de lancer et de conduire des opérations militaires sous la direction de l’Union européenne, en réponse à des crises internationales ».
- C’est au cours du même Conseil que l’UE a décidé de se doter des capacités militaires nécessaires, ce qui est couramment appelé « l’objectif global/Headline goal » de l’Union :
« Coopérant volontairement dans le cadre d’opérations dirigées par l’UE, les Etats membres devront être en mesure, d’ici 2003, de déployer dans un délai de 60 jours et de soutenir pendant au moins une année des forces militaires pouvant atteindre 50 à 60 000 personnes, capables d’effectuer l’ensemble des missions de Petersberg. »
- Il faut aussi rappeler que la Déclaration de Petersberg, adoptée par les Etats membres de l’UEO en juin 1992, prévoit :
- « Des missions humanitaires ou d’évacuation de ressortissants ;
- des missions de maintien de la paix ;
- des missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris des opérations de rétablissement de la paix.»
- Le principe d’une « entité européenne de défense » est acquis depuis le sommet franco-britannique de Saint-Malo (décembre 1998) où il avait été entendu que « l’Union européenne devra pouvoir recourir à des moyens militaires adaptés (moyens européens pré-identifiés au sein du pilier européen de l’OTAN ou moyens nationaux et multinationaux extérieurs au cadre de l’OTAN) ».
- Depuis ces déclarations de principe, de gros efforts ont été faits et les structures institutionnelles de gestion de crise, tant au plan politico-militaire que militaire, ont été mises en place au sein de l’Union. L’accord permettant l’accès garanti de l’UE aux capacités de planification opérationnelle de l’OTAN (Accord « Berlin plus ») est en vigueur (Sommet de Copenhague, décembre 2002).
- En ce qui concerne les forces, l’Union européenne s’est déclarée capable de mettre sur pied les forces prévues par l’objectif global d’Helsinki par l’exécution des missions de Petersberg en juin 2003. Les lacunes, encore nombreuses, qui ont été bien identifiées dans le cadre du « Plan d’action sur les capacités » de l’UE, doivent faire l’objet de mesures correctives.
2. L’OTAN et la Force de réaction de l’OTAN
- La Force de réaction de l’OTAN (FRO : en anglais NRF) est à l’origine une proposition émanant de l’administration américaine, adoptée au sommet de Prague en novembre 2002. Ce projet s’inscrit dans la stratégie adoptée par l’administration américaine, à la suite des événements du 11 septembre 2001, de combat à l’échelle planétaire contre le terrorisme et la menace des armes de destruction massive et de terreur, détenues ou en voie de l’être par des Etats « voyous ».
- La Déclaration de Prague présente la FRO de la manière suivante :
« une force de réaction de l’OTAN (NRF) qui fasse appel aux technologies de pointe, qui soit souple, déployable, interopérable et apte à soutenir des opérations prolongées et qui comporte des éléments terrestres, maritimes et aériens prêts à se transporter rapidement partout où il le faudra, selon la décision du Conseil. La NRF servira aussi de catalyseur permettant de cibler et de promouvoir l’amélioration des capacités militaires de l’Alliance. Nous avons donné des instructions pour que soit élaboré un concept global d’emploi de cette force, qui atteindra sa capacité opérationnelle initiale dès que possible, mais au plus tard en octobre 2004, et sa capacité opérationnelle finale au plus tard en octobre 2006. La NRF et les travaux connexes de l’UE sur l’objectif global devraient se renforcer mutuellement dans le respect de l'autonomie des deux organisations. »2
- La FRO a ainsi pour objectif de permettre à l’Alliance de faire face aux « nouvelles » menaces du XXIe siècle et de pouvoir réagir rapidement à des situations semblables à celle de la période de l’après-11 septembre – à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone « historique » de responsabilité de l’Alliance (c’est-à-dire les territoires des pays membres), ce qui lui donne un caractère de force globale, la seule limite étant d’ordre politique. La Force sera composée des meilleures unités nationales, les mieux équipées et entraînées, dont l’effectif devrait se monter à 21 000 soldats.
- La FRO pourra accomplir toutes les opérations de l’Alliance (y compris les missions découlant de l’application de l’article 5 du Traité de Washington) ; c’est une force qui requiert un degré de disponibilité élevé et un haut niveau de préparation (HRF)3. C’est une force interarmées, entraînée et « certifiée » OTAN, qui peut agir de manière autonome ou préparer l’arrivée d’autres forces. Elle doit disposer de sa propre logistique, être capable de rester sur le terrain au moins 30 jours (en attendant le ravitaillement ultérieur) et agit aussi en tant que force de combat offensive.
- Parmi les missions très variées que la FRO pourra accomplir figurent les suivantes :
- opérations dans un scénario d’opposition à l’entrée ;
- gestion des conséquences (y compris dans un environnement chimique, biologique, radiologique et nucléaire) ;
- opérations de riposte aux crises, y compris des opérations d’imposition de la paix ;
- opérations d’embargo (maritime, terrestre et opérations d’interdiction aérienne) ;
- opérations impliquant un engagement approprié et une dissuasion graduée ;
- opérations d’interdiction maritime et de déminage maritime ;
- évacuation de ressortissants.
Ce catalogue n’est pas exhaustif car la polyvalence et le caractère interarmées de la FRO doivent lui permettre de s’adapter à toute nouvelle situation et/ou menace à venir. C’est un catalogue de « missions de Petersberg renforcées » et comme on retrouvera, dans certains cas, les mêmes unités dans l’objectif global et dans la FRO, c’est toute la capacité européenne de gestion des crises et d’intervention militaire (de l’organisation qui assume la responsabilité d’une opération) qui se trouve ainsi renforcée.
3. Maintien de la paix et gestion de crise : aspects aériens
- Utilisée indépendamment ou en association avec d’autres modes d’actions militaires, la puissance aérienne offre aux décideurs gouvernementaux, en soutien de leurs efforts diplomatiques et politiques, de nombreuses possibilités d’agir en amont des premiers coups de feu. Elle s’avère un outil particulièrement efficace pour les opérations de préservation et de maintien de la paix, comme l’illustrent les exemples suivants :
- La puissance aérienne peut empêcher l’émergence de situations conflictuelles en tirant parti de la troisième dimension à des fins de surveillance. En complément des satellites, les systèmes aériens se caractérisent par leur souplesse d’emploi et leur imprévisibilité.
- Les dispositions relatives aux contrôles d’armements exercés à partir de l’espace aérien constituent par exemple une partie essentielle du Traité FCE sur les forces conventionnelles en Europe et du Document de Vienne sur les mesures de confiance et de sécurité.
- La capacité de réaction immédiate que procure l’aviation participe à la prévention des crises. La puissance aérienne peut ainsi adresser des signaux politiques clairs, diminuant par là même le risque d’erreur d’appréciation, principal danger reconnu lors de toute crise. Elle dispose à cet effet de toute une panoplie de mesures comprenant le passage ostentatoire à des états d’alerte avancée, la mise sur pied d’exercices d’entraînement intensifiés en temps de paix ou l’exécution de vols de présence à proximité du théâtre.
- L’aptitude à agir dans de brefs délais, à frapper dans la profondeur en territoire adverse et à prouver à tout agresseur que ses intérêts ne sont pas à l’abri d’attaques aériennes constitue à tous égards une dissuasion vigoureuse et claire vis-à-vis des belligérants.
- Rétablissement de la paix : l’aviation contribue à apporter de façon opportune un soutien moral et matériel. La mise en oeuvre de flux logistiques par air est en effet à privilégier lorsque l’urgence et la topographie rendent l’action terrestre ou maritime difficile.
- Aide humanitaire : la rapidité d’intervention des moyens aériens leur permet de jouer un rôle clé dans le soulagement des détresses causées aux populations civiles.
- Opérations d’évacuation : face à des situations d’urgence nécessitant l’évacuation de non-belligérants, la voie aérienne est souvent la seule possibilité.
- Dans le cadre des missions de Petersberg, les armées des pays membres de l’Union européenne doivent être capables de « missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris des opérations de rétablissement de la paix ». Par ailleurs, toutes les opérations militaires récentes – Kosovo, Afghanistan, Irak – ont bien montré l’importance de l’arme aérienne, surtout pour la première phase des combats.
- En pratique, les forces aériennes doivent acquérir la maîtrise du ciel pour pouvoir détruire les centres de commandement, de transmission et de défense aérienne de l’adversaire avec les aéronefs d’attaque au sol. Ceci permet de lancer les opérations terrestres avec l’aide de tous les types d’aéronefs de soutien rapproché, avions ou hélicoptères. La mise en place des troupes nécessite l’emploi d’aéronefs de transport tant stratégiques que tactiques sur le théâtre même des opérations. Enfin, au cours de la phase de combat terrestre, le soutien logistique nécessite des rotations d’appareils de transport.
- Tous ces avions de combat doivent être mis en place sur des bases proches du théâtre d’opérations, ce qui nécessite d’être capable de « projeter » une base aérienne dotée de moyens logistiques sur un terrain d’aviation qui, la plupart du temps, ne dispose d’aucune infrastructure sérieuse au départ. L’autre solution consiste à déployer un porte-avions si la distance du théâtre d’opérations par rapport à la mer le permet. Les solutions peuvent être complémentaires : la présence du groupe aéronaval déployé rapidement permet la mise en place de la base aérienne projetable.
4. Missions opérationnelles des forces aériennes projetées
- Pour intervenir dans la gestion de la crise, les forces aériennes, stationnées sur une base avancée du théâtre d’opérations, peuvent être chargées de divers types de missions : renseignement, maîtrise du ciel, actions offensives et projection par air.
- Cette activité nécessite le déploiement d’avions de reconnaissance, de drones ou plus simplement de pods d’équipements spéciaux qui peuvent être emportés par des avions de combat. La surveillance doit couvrir les domaines optique, infrarouge, radar et écoute électronique. Le recueil du renseignement peut avoir un but stratégique, telle la connaissance du dispositif et des actions de l’ennemi, ou plus tactique, concernant un objectif.
- Le but est de garantir la liberté d’action de nos forces aériennes sur le théâtre, mais aussi de priver l’adversaire de l’emploi de ses propres forces, ce qui est indispensable pour la sécurité de la base aérienne projetée : la maîtrise du ciel doit être impérativement acquise au-dessus des territoires où stationnent nos propres forces. Pour s’acquitter d’une telle mission, il faut être capable de gérer l’espace aérien du théâtre d’opérations et de mettre en place une zone d’exclusion aérienne interdite à l’adversaire. En outre, il faut prendre en compte l’aspect défensif des forces projetées aussi bien terrestres qu’aériennes, ce qui peut conduire à mettre en place des patrouilles d’intercepteurs contre la menace aérienne adverse (patrouille aérienne de combat). Les missions opérationnelles destinées à obtenir la maîtrise du ciel prennent aussi la forme d’actions offensives dirigées contre le potentiel aérien ennemi et visant la neutralisation des défenses antiaériennes ennemies (SEAD)4.
- Ces actions peuvent prendre la forme d’une offensive stratégique, visant les centres de commandement et de transmissions de l’ennemi, ou se concentrer sur ses forces aériennes et la neutralisation de ses défenses antiaériennes (radars, centre de contrôle, batteries de missiles antiaériens, etc.).
- Toutes ces missions exigent le déploiement d’avions capables d’exécuter des attaques au sol, donc de mettre en oeuvre une très large gamme d’armements spécialisés : missiles de croisière, bombes ou missiles guidés (laser, position par satellites), bombes/missiles antipistes, missiles antiradar (ARM)5, brouilleurs de radars et télécommunications, etc.
- Sur un plan tactique, les forces aériennes doivent être capables d’appuyer les troupes au sol ou les forces maritimes. Outre les appareils mentionnés ci-dessus, il faut pouvoir mettre en oeuvre des aéronefs spécialisés plus lents, comme les C130 « canon »6, les A10 antichars (missiles antichars) et les hélicoptères d’attaque (Apache, Comanche, Tigre), ou dotés de missiles antinavires. Par ailleurs, toutes les opérations aéroportées (parachutage) ou héliportées utiliseront des aéronefs spécialisés, basés sur le théâtre d’opérations.
- Il s’agit du soutien par voie aérienne sur le théâtre : manoeuvre tactique des troupes terrestres (aérotransport, aérolargage), manoeuvre logistique sur le théâtre, comme le ravitaillement (ravitaillement en vol pour allonger le rayon d’action et la durée de mission sur zone, et l’avitaillement au sol pour livrer du carburant sur des terrains sommaires), recherche et sauvetage au combat (CSAR)7, évacuation sanitaire, etc.
II. Les expériences récentes
1. Afghanistan
- L’exemple de la guerre conduite par les Américains contre les talibans en Afghanistan8 avec des moyens aériens projetés sur le théâtre d’opérations mérite une attention particulière car c’est une démonstration patente de l’utilisation des forces aériennes combinées avec les troupes au sol.
- L’opération « Liberté immuable » a commencé comme une opération classique, le 7 octobre 2001, par des bombardements effectués par des avions et des missiles de croisière. Après une semaine de destruction systématique de l’infrastructure militaire des talibans et de camps d’entraînement appartenant à Al-Qaida, la maîtrise du ciel a été jugée suffisante pour passer à une nouvelle phase de combat tactique contre les forces adverses, avec l’aide des avions AC-1309 (à partir du 15 octobre) et des drones (à partir du 17 octobre) qui volent à basse altitude et qui visent, au sol, toute force ennemie quelles que soient sa taille et sa mobilité. Le succès de l’emploi de ces aéronefs réside en grande partie dans la capacité d’acquisition et d’exploitation du renseignement en temps réel, prouesse remarquable étant donné que l’information acquise sur le terrain est transmise aux installations militaires du Central Command basées en Arabie saoudite, puis à Tampa, en Floride, et au Pentagone, et l’ordre d’attaquer ou de ne pas attaquer suit le chemin inverse jusqu’en Afghanistan. Ceci est rendu possible par l’informatique, par le recours à des liaisons à haut débit et de grande capacité, et par la mise à disposition d’un important réseau de satellites de communication.
- Le 19 octobre, des forces de commando ont été utilisées pour un raid au sol, près de Kandahar. Plus de 100 « Rangers » ont été transportés par hélicoptère et ont attaqué un terrain d’aviation et un centre de commandement des talibans, détruit des dépôts d’armes et récupéré des documents concernant les activités des talibans et d’Al-Qaida. Cette opération a marqué le début d’une action constante au sol, où, dès avant le 7 octobre, des unités armées relevant de la CIA10 étaient présentes pour prêter main-forte aux forces anti-talibans de l’Alliance du Nord et pour promouvoir des révoltes parmi les chefs de tribus pachtounes alliées ou ennemies des talibans.
- En novembre, les forces talibanes qui font face à l’Alliance du Nord, dans la zone de Mazar i Sharif, subissent le pilonnage intense de bombes de grande puissance, les BLU-82, qui explosent à l’approche du sol (1 mètre) avec un rayon de destruction de 200 à 600 mètres environ. Des avions-cargos américains ont atterri pour la première fois en Afghanistan, sur une piste de terre à Golbahar et sur l’aéroport de Bagram. Le 9 novembre, Mazar i Sharif était occupée par les forces du général ouzbek Rashid Doustom et le 13, Herat et Kaboul étaient occupées respectivement par les forces d’Ismaïl Khan et de l’Alliance du Nord. Les opérations aériennes et terrestres se sont déplacées vers Kunduz (nord-est) et vers Kandahar (sud). Les drones, les AC-130, les F-18 de la marine et les B-52 sont présents partout, mais ce qui est intéressant, c’est leur utilisation complémentaire, exemple d’une intégration totale.
- Des exemples saisissants de cette intégration ont été communiqués par le Pentagone à l’agence d’information américaine Associated Press11 :
- en novembre, les forces américaines ont reçu des informations sur une éventuelle rencontre de chefs des forces talibanes et des unités d’Al-Qaida près d’un terrain d’aviation à Kandahar. Pour obtenir confirmation, un drone de type « Predator » a été envoyé pour survoler la zone et un avion de surveillance JSTARS a reçu pour mission de détecter des convois de véhicules en direction du lieu supposé de la rencontre. Un convoi a été détecté et le JSTARS a guidé le « Predator » chargé de suivre les véhicules. Dans la phase suivante, on a fait appel à un AC-130 pour attaquer le lieu de la réunion, les cibles étant identifiées et transmises à l’AC-130 à travers une liaison vidéo avec le drone. L’efficacité de l’attaque a été optimisée et, en même temps, cela a permis d’épargner une mosquée qui se trouvait proche du site visé et qui n’était pas recensée comme une cible légitime ;
- le même mois, une unité des forces spéciales américaines et des unités de l’Alliance du Nord qui se déplaçaient à cheval ont repéré une concentration de forces talibanes dans une vallée. Pour éliminer cet obstacle, les forces spéciales ont fait appel au soutien aérien, avec leurs radios à liaison par satellite. Un B-52 a été envoyé sur la zone en question où son attaque a été guidée au moyen d’un système d’acquisition d’objectifs nommé « Viper », composé d’un télémètre laser, d’un ordinateur portable à cartographie numérique et d’un récepteur GPS pour déterminer les coordonnées des cibles.
Ce type de procédure et cette intégration de tous les systèmes aériens et terrestres ont été une constante durant toute la première phase des opérations, y compris lors des combats rapprochés qui ont eu lieu dans la prison de Quala Jangi, à la fin de novembre 2001. La proximité des combattants (et une erreur de coordonnées) a néanmoins fait des blessés parmi les forces américaines et afghanes engagées contre les combattants d’Al-Qaida.
- Le 26 novembre, un important détachement de Marines américains a été héliporté sur l’aéroport de Kandahar (via le Pakistan). Cette force, soutenue par des hélicoptères de combat Cobra et des véhicules blindés, avait pour objectif d’identifier des cibles et de contrôler les voies de sortie de Kandahar vers le Pakistan et les régions montagneuses de Tora Bora. Ce « débarquement », suivi par l’entrée au nord de l’Afghanistan d’unités de la 10e Division de montagne, a marqué le début de la seconde phase des opérations, qui ont pris une connotation classique d’opérations de lutte anti-guérilla. Le 7 décembre, les autorités talibanes de Kandahar quittaient la ville au profit de groupes locaux pachtounes. Le camp des Marines devenait un point de ralliement et de départ pour les diverses unités des forces spéciales, américaines et européennes, qui allaient être engagées dans les combats pour le contrôle de Tora Bora et de Zawar Kili qui allaient durer jusqu’à janvier 2002. Les forces aériennes ont participé activement à ces opérations avec le largage de bombes et de missiles de très forte puissance à usage anti-abris et anti-bunkers12.
- Tous les moyens aériens ont été déployés et utilisés au mieux de leurs capacités, avec des innovations et des évolutions en fonction de la situation sur le terrain. Une fois de plus, si le but de l’opération n’est pas l’occupation physique du terrain, les tenants du « tout aérien » paraissent avoir raison – si les conditions appropriées sont réunies :
- élimination des centres de commandement, radars et défense antiaérienne (systèmes terrestres et aéronefs) pour l’obtention de la maîtrise du ciel ;
- usage des systèmes d’observation, satellites et aériens, tous temps et tous terrains ;
- intégration des systèmes par le recours à l’informatique et aux liaisons à haut débit et à grande capacité ;
- disposer d’appareils en nombre et de types diversifiés (et, dans le cas des drones, sans trop se soucier des pertes) pour assurer une couverture continue de l’espace aérien et en surface et pouvoir remplir tous les types de missions requises (surveillance, attaque stratégique ou tactique, soutien, sauvetage, déploiement de forces terrestres, par exemple) ;
- avoir le choix des munitions à utiliser, bombes et missiles, selon les différents objectifs à traiter (attaques de précision, bombardement lourd, cibles humaines ou installations souterraines, par exemple) ;
- disposer de bases et de plates-formes (comme les porte-avions) à proximité des objectifs ou avoir des avions à long rayon d’action et une flotte de ravitailleurs en nombre suffisant.
Ces quelques éléments sont l’une des clés du succès de l’opération « Liberté immuable ». Quand on les combine avec la composante terrestre, dans ce cas précis avec l’action des forces spéciales et des « alliés » afghans, l’effet est multiplié et l’issue n’est plus qu’une affaire de temps, car le résultat ne peut être que la défaite (avec ou sans conditions) de l’adversaire. De ce point de vue, « Liberté immuable » est un succès, même si la « guerre » n’a pas été définitivement gagnée après les opérations ayant conduit à la chute de Kaboul et de Kandahar.
2. Déploiement européen à Manas (Kirghizstan) : un exemple à suivre et à développer
- Dans le contexte de cette lutte contre le terrorisme en Afghanistan, les Américains ont obtenu d’installer une base aérienne au Kirghizstan pour ouvrir une porte nord sur le théâtre d’opérations. Plusieurs pays européens ont accepté l’invitation à y participer. Aux côtés du détachement de 750 membres de l’US Air Force, chargé d’assurer le soutien général de la base aérienne, le détachement français était le plus important avec 450 aviateurs, deux avions de ravitaillement en vol de type C135FR et six Mirage 2000D de bombardement. Il rassemblait les éléments d’une mini-base aérienne projetée avec ses moyens autonomes de fonctionnement, dont certains étaient agrégés ou intégrés à ceux de l’USAF, comme les forces de sécurité par exemple. Venaient ensuite l’US Marine Corps avec 250 Marines, douze F18 et un centre de contrôle mobile, l’Espagne avec deux C130 et deux hélicoptères Super Puma de l’armée de terre, l’Australie avec deux Boeing ravitailleurs, la Corée du Sud avec un hôpital de campagne, trois pays européens constitués en une mini-coalition, l’EPAF13 comprenant les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège, fournissant chacun un C130 et respectivement pour les deux derniers, un détachement de transit et des forces de sécurité. Dix-huit F16 des pays de l’EPAF ont pris la relève des Mirage 2000 français à partir du 1er octobre 2002.
- Négocié à la fin de l’année 2001 avec le Kirghizstan, l’accord a permis l’installation d’une base avec son parc à munitions début 2002 et les premières missions opérationnelles des Mirage 2000 pour l’opération « Anaconda » du 2 au 18 mars 2002. Les douze F18 du Marine Corps ont été déployés à Manas à partir d’avril 2002. Les avions de combat, basés au Kirghizstan, ont participé activement aux missions de guerre en Afghanistan (1 671 sorties au 30 septembre 2002, dont 1 200 pour les Mirage 2000).
- Ce déploiement au Kirghizstan revêtait pour chacun des pays un caractère extraordinaire : aucun d’entre eux n’aurait imaginé implanter un jour une base aérienne occidentale dans un pays d’Asie centrale encore très imprégné des structures soviétiques et situé à plus de 6 000 km du centre de l’Europe en mettant en oeuvre une logistique exceptionnelle. Les conditions de réalisation des missions opérationnelles touchaient aussi aux limites de nos moyens : intervenir quotidiennement sur un théâtre distant de plus 1 800 km en franchissant, avec des appareils lourdement chargés, la barrière des Montagnes Célestes avec des sommets à 6 000 mètres d’altitude, au-dessus de laquelle il faut également ravitailler, n’est pas permis à toutes les aviations de combat.
- Les cinq C130 européens, stationnés à Manas, participaient activement au transport local du ravitaillement logistique en provenance des pays d’Occident vers les implantations américaines dans la partie nord du théâtre afghan. Leur participation aurait pu être encore plus déterminante s’ils avaient tous disposé de moyens de contre-mesures électroniques et IR pour pouvoir rejoindre les plates-formes implantées en Afghanistan.
- Seuls certains avions de combat européens basés à terre, les Mirage 2000 français relayés par les F16 de l’EPAF, purent s’intégrer dans le dispositif complexe du théâtre afghan, tant par leur interopérabilité avec leurs homologues américains en matière de procédures et d’armement, que par leur niveau de performance les autorisant à ces vols exceptionnels par leur durée et leur environnement hostile. L’obstacle montagneux constituait en effet, pour les pilotes, un frein psychologique qui a nécessité la mise en place par la France d’un détachement de SAR/RESCO14 très particulier. Il consistait à être en mesure de parachuter un échelon commando capable de diriger et gérer une expédition de secours en haute montagne pour rejoindre un éventuel équipage éjecté, le médicaliser et le redescendre à une altitude compatible avec l’atterrissage d’un hélicoptère. C’est dans le cadre de cette mission que des hélicoptères Super Puma espagnols avaient été déployés. Arrivés sans expérience de la haute montagne, ni des particularités de la mission, ni d’un déploiement à l’étranger, ils ne purent effectuer leur premier vol qu’après 50 jours d’attente de leurs autorisations de vol. La mise en place d’une équipe SAR pour ce type de mission de sauvetage a donné lieu à une coopération très appréciée avec l’armée de l’air kirghize, valorisant son expertise et l’adéquation de ses hélicoptères à la mission ; elle devrait constituer un gisement de coopération à l’échelle européenne.
- Lors du remplacement des Mirage 2000 français par les F18 du Marine Corps des Etats-Unis, en septembre 2002, est apparue de façon plus perceptible la contrainte du ravitaillement en vol. La Royal Air Force a souvent procédé à des missions de ravitaillement en vol d’appareils de la marine des Etats-Unis en utilisant le système de détection et de régulation « probe and drogue ». Le système utilisé par ces appareils devait faire place au système de perche rigide des avions de l’armée de l’air américaine, imposant donc le remplacement des C135 français et des Boeing australiens. La capacité restreinte de ravitaillement en vol des appareils européens de l’EPAF dut alors être renforcée par la présence de ravitailleurs américains. Par ailleurs, il s’avéra difficile pour l’EPAF de mixer les patrouilles de nationalités différentes car elles étaient tenues par les réglementations de leurs armées de l’air respectives. En termes de soutien de l’homme, il s’avéra également difficile pour l’EPAF de fournir une capacité de restauration identique à celle des Français qui disposaient d’une cuisine déployable pour plus de 500 personnes, fort appréciée des équipages et des Européens en général. A l’autonomie de fonctionnement des Français, les pays de l’EPAF ont préféré le soutien fourni par les Américains. Une plus grande habitude d’intégration aux côtés des forces américaines justifie ce choix, mais il peut être considéré comme regrettable en termes d’influence auprès des responsables politiques et militaires du pays d’accueil avec lesquels les Français négociaient directement toutes les questions liées à leur présence, comme la location du terrain d’aviation et l’implantation d’un dépôt de munitions aux meilleures conditions. Une coalition européenne avait pourtant une excellente position de négociation.
- En conclusion, ce détachement lointain a montré les limites actuelles d’un déploiement aérien européen, tant au niveau des capacités (ravitaillement en vol, soutien de l’homme, moyens de transport logistique) que des règlements d’utilisation des moyens (mixage des patrouilles de F16, contre-mesures électroniques des C130), mais il a également bien démontré la volonté européenne de coopérer pour construire une réelle capacité de défense des intérêts européens.
3. Ex-Yougoslavie/Kosovo (1999)
- La crise du Kosovo, caractérisée par une absence totale de confrontation terrestre directe, a mis en évidence les caractéristiques stratégiques propres à l’arme aérienne. Celle-ci dispose en effet d’une large panoplie de modes d’action qui lui confère une aptitude particulière à répondre aux exigences du contrôle permanent de l’emploi de la force par l’autorité politique ainsi qu’à sa détermination de limiter les pertes humaines.
(a) Considérations générales sur l’emploi de l’arme aérienne
- La satisfaction des buts politiques à travers l’emploi de l’arme aérienne, seule ou en complément d’autres modes d’action, nécessite l’application de principes aujourd’hui clairement établis. Gradation, contrôle politique, réversibilité et limitation des pertes humaines constituent pour l’outil militaire des exigences qui requièrent une stratégie adaptée.
- Cette stratégie doit guider le choix des cibles militaires, après identification des centres de gravité de l’adversaire. C’est ainsi que durant ce conflit, et plus particulièrement dans sa deuxième période (fin avril, mai, début juin), les forces aériennes ont attaqué dans la profondeur du dispositif serbe de jour, de nuit et par tout temps. Ces destructions ont également contribué à affaiblir les forces adverses engagées au Kosovo, ainsi que les lignes de communication qui permettaient leur acheminement en restreignant toutefois, pour des raisons politiques, les frappes au Monténégro. Parallèlement, des raids aériens ont frappé, au cœur de la Serbie, des nœuds du réseau électrique, en limitant volontairement la nature et la durée des dommages.
- Ces opérations ont ainsi démontré les capacités de la coalition à atteindre les forces vives du pays sans toutefois leur infliger des dégâts irréversibles qui auraient d’ailleurs été réprouvés par l’opinion publique internationale. Ainsi, l’Alliance a pu atteindre les buts fixés tout en contrôlant en permanence l’emploi de la force.
- De plus, l’utilisation d’armements de précision tirés à distance de sécurité a permis de limiter au minimum les dommages collatéraux et de réduire les pertes humaines de la coalition à un niveau jamais atteint dans un conflit de ce type. Enfin, les opérations aériennes menées dans des conditions difficiles contre les forces serbes au Kosovo ont fait peser sur l’adversaire une menace permanente qui a considérablement limité sa liberté d’action.
- De fait, ces considérations mettent en valeur le rôle stratégique spécifique qui est aujourd’hui assigné à l’arme aérienne conventionnelle.
- L’analyse du déroulement et des résultats des opérations permet de mieux appréhender les capacités clés qu’il convient de détenir pour mener une action à l’échelle européenne.
- Le volume des moyens déployés est un indicateur fondamental de la place tenue par chaque pays. Par exemple, sur plus de 750 appareils de tous types utilisés au Kosovo, les Américains en ont fourni plus de 500.
- La capacité d’acquisition et d’analyse du renseignement est la première des capacités à détenir, tant au plan stratégique qu’opératif et tactique. Elle offre les éléments d’une autonomie d’appréciation et de décision. Elle nécessite d’assurer en permanence le recueil, le traitement et la diffusion des informations (complémentarité des capteurs et des plates-formes), en s’appuyant sur des systèmes d’information et de communications performants et interopérables.
- Les capacités de commandement et de conduite de coalitions sont essentielles pour maîtriser le processus des opérations. Elles se déclinent en moyens au sol capables de traiter un volume de sorties significatif, c’est-à-dire supérieur à un millier par jour. Elles doivent également comprendre des moyens aériens de commandement et de contrôle qui permettent aujourd’hui l’établissement et le suivi de la situation aérienne, et garantiront demain ceux de la situation terrestre. Elles impliquent enfin de pouvoir disposer de moyens de communications suffisants.
- Face à un adversaire très mobile et imprévisible, ce conflit a confirmé la nécessité d’accélérer le cycle opérationnel, de l’évaluation de la situation à la prise de décision puis à l’action, afin de pouvoir adapter et optimiser les actions aériennes en temps réel et d’imposer à l’adversaire un rythme d’opérations qui réduise sa capacité à reconstituer ses forces.
- Ainsi, a été créée au sein du CAOC15 de Vicence une cellule de réaction temps réel, bénéficiant des informations provenant directement des différents capteurs disponibles (U2, JSTARS16, Horizon, UAV17). Dès lors, des chasseurs-bombardiers armés de missiles antiradar ont pu être engagés, après alerte en vol, contre des systèmes de missiles sol-air mobiles adverses. Cette réactivité repose sur des systèmes performants de transmission de données et sur l’aptitude des avions de combat à intégrer les informations relatives aux cibles pour les présenter de manière exploitable à l’équipage.
- Les intercepteurs de défense aérienne sont aussi dimensionnants. La capacité minimale reconnue aujourd’hui s’évalue en termes qualitatifs : multicible, « tire et oublie », identification autonome, et quantitatifs (20 % minimum des avions doivent posséder ces capacités).
- La protection contre les défenses sol-air assure la sécurité des équipages et la liberté d’action des forces aériennes. Elle nécessite de disposer à la fois d’armements antiradar, de brouilleurs offensifs et de moyens d’autoprotection adaptés.
- L’action offensive fait appel à des systèmes capables d’opérer de jour comme de nuit et par tous les temps. Il s’agit des avions de combat mais aussi des munitions qui doivent être de plus en plus « intelligentes » pour identifier les objectifs fixes et mobiles. La précision des attaques est un impératif majeur. Elle repose en grande partie sur la qualité de la navigation des avions et des armements. Enfin, la préparation de la mission, notamment l’acquisition de données géographiques numériques, ne doit pas entraver le rythme des opérations.
- Le ravitaillement en vol est indispensable au bon déroulement d’opérations aériennes. Le Kosovo a montré qu’en moyenne, un avion ravitailleur pour quatre avions de combat offrait la réactivité, la souplesse, l’efficacité et la sécurité nécessaires.
- La recherche et le sauvetage au combat des équipages abattus fait partie des capacités à détenir pour conduire des opérations aériennes. L’hélicoptère RESCO n’est que le dernier maillon indispensable d’une chaîne qui nécessite une coordination étroite et la mise en oeuvre de nombreux moyens complémentaires.
- Enfin, toutes ces capacités reposent sur un très haut niveau technologique, élément indispensable. Les moyens de transmission de données à haut débit par satellite seront, sans nul doute, le minimum requis lors des prochaines opérations.
(c) Un déficit capacitaire européen
- Les Etats-Unis ont fourni la majorité des moyens de l’opération « Force alliée ». La participation européenne s’est traduite par la mise à disposition de 216 avions de combat seulement sur un total de 546 appareils pour l’ensemble de la coalition, soit un peu moins de 40 %. Dans un conflit limité par son ampleur et le volume de forces engagées, il convient de constater les limites des contributions de l’aviation de combat européenne. Rappelons que le conflit du Golfe avait nécessité le déploiement de 2 500 appareils de tous types.
- Le conflit a confirmé certaines limites ou lacunes capacitaires sur le plan européen en termes de :
- Renseignement et analyse
- Les capacités européennes d’acquisition du renseignement stratégique par mauvais temps sont inexistantes ;
- Les moyens aéroportés européens de surveillance terrestre tout temps sont très limités (Raphael, Horizon, ASTOR) ;
- Le processus et les moyens nécessaires pour le choix des objectifs et des cibles sont essentiellement américains ; les solutions mises en place au cours de l’opération doivent servir de base à l’établissement de structures permanentes nationales, et si possible européennes.
- Commandement et conduite des opérations
- La plupart des pays européens ne disposent pas de structures de commandement opératif, déployables sur un théâtre lointain ; la France vise à s’en doter rapidement, elle est par ailleurs la seule, avec le Royaume-Uni, à mettre en oeuvre des moyens de conduite d’opérations aériennes de théâtre ;
- Les systèmes d’information et de communications européens ne permettent pas d’établir une boucle opérationnelle en temps réel.
- Action
- Les moyens de frappe tout temps sont limités au tir sur coordonnées géographiques ;
- La précision de navigation par satellite des systèmes d’armes européens repose exclusivement sur la constellation américaine (GPS) ;
- Les pays européens ne disposent d’aucune capacité effective de brouillage offensif et de destruction des systèmes de défense aérienne (SEAD) ;
- Les moyens d’identification autonomes et les systèmes de transmission de données font défaut ; ces deux capacités constitueront les clés d’accès à de futures coalitions.
- Soutien
- Le volume et les capacités des moyens de soutien opérationnel européens sont trop limités (ravitailleurs, RESCO), voire inexistants (JSTARS) ;
- La proximité du théâtre a compensé la faiblesse des moyens de mobilité stratégique européens ;
- Les stocks de munitions sont limités en volume et incomplets.
- L’arme aérienne, comme l’a montré la campagne aérienne en ex-Yougoslavie-Kosovo au printemps 1999, est à même de répondre à l’ensemble des exigences politiques nationales liées aux conflits actuels. Ses caractéristiques, et notamment sa souplesse d’emploi, permettent un contrôle politique précis, excluant toute situation irréversible pour l’adversaire, et laissant la porte ouverte à une sortie de crise négociée. C’est dans un esprit de partenariat élargi et par une approche réaliste, articulée autour d’activités exercées souvent en commun et de l’interopérabilité permanente des doctrines et des équipements, que les armées de l’air alliées se préparent à ce type d’opération. Ces initiatives concrètes leur confèrent un rôle moteur, apte à dynamiser l’identité européenne de sécurité et de défense.
III. La mise en oeuvre des forces aériennes projetées
1. Aspects diplomatiques
- La principale difficulté d’une opération de projection de puissance aérienne est de trouver un point d’appui dans un pays limitrophe près du théâtre d’opérations, comme ce fut le cas pour la base de Manas au Kirghizstan pour l’opération « Liberté immuable ». Il faut tout d’abord organiser une équipe de reconnaissance des sites dans un cadre européen, comme cela a été fait par accord mutuel entre divers pays pour cette opération en Afghanistan ; elle s’est rendu au Tadjikistan, en Ouzbékistan et au Kirghizstan dès le mois d’octobre 2001. Mais les délais viennent plus souvent des contraintes politico-diplomatiques : les autorités kirghizes n’ont donné leur feu vert à la construction d’un dépôt temporaire de munitions à Manas que fin janvier 2002.
- La coopération permanente dès le temps de paix avec de nombreux pays de la région facilite l’obtention de ces accords diplomatiques. Le cas des pays du golfe Arabo-persique avec lesquels plusieurs pays occidentaux ont des accords est exemplaire : les aéronefs britanniques et français se sont déployés sans difficulté dans cette zone. Dans ce domaine diplomatique, il faut constater que les simples demandes de survol d’appareils militaires transportant des armes et des munitions sont souvent difficiles à obtenir. Une coordination diplomatique européenne en cas d’opération de l’UE serait indispensable.
2. Le commandement
- Les faibles délais de réaction nécessaires à la conduite des opérations aériennes, et les différents types d’aéronefs mis en oeuvre (bombardiers, intercepteurs, avions d’attaque au sol, avions de surveillance (AWACS), ravitailleurs, avions de reconnaissance, drones, hélicoptères de transport et d’attaque, avions de transport stratégique et tactique, etc.) montrent la complexité de l’organisation des opérations aériennes. Ceci explique la nécessité de mettre en place des états-majors importants, assurant la permanence pour être très réactifs. Outre un état-major de planification sur le sol européen, il faut pouvoir déployer sur le théâtre un état-major de composante aérienne (Air Componant Command) pour assurer le commandement opérationnel local et un centre de commandement des opérations aériennes (CAOC) pour la conduite des missions en temps réel. En appliquant le principe de la nation-cadre, il faut envisager de multinationaliser des noyaux d’états-majors nationaux ; or actuellement, un seul pays de l’UE s’est proposé pour fournir un tel noyau d’état-major. La capacité de déployer ce type d’état-major et un centre de contrôle doit être un objectif de l’UE à prendre en compte par le Plan d’action européen sur les capacités (PAEC).
3. Le soutien logistique
- La capacité de projection logistique des armées de l’air européennes est notoirement insuffisante. Ceci a conduit au recours à l’affrètement d’avions gros-porteurs AN 124 ukrainiens pour les opérations en Afghanistan. L’approvisionnement régulier et fréquent de la base aérienne projetée par les métropoles européennes est indispensable pour le maintien en condition opérationnelle des aéronefs déployés. Ceci exige la mise en place de liaisons régulières. Pour la base de Manas, c’est le manque d’avions de transport à long rayon d’action qui a créé le plus de difficultés ; mais grâce aux affrètements, la disponibilité moyenne sur la base a atteint l’excellent taux de 90% pour les Mirage 2000 et les ravitailleurs C135FR. Les études montrent que le déploiement d’une force d’une vingtaine d’avions de combat et de 1500 hommes à une distance de 5500 kilomètres nécessiterait une capacité de 24 rotations par jour d’A400M et de 2 gros-porteurs (AN 124 ou C17). Il faut donc envisager des solutions provisoires, leasing ou contrats d’affrètement prédéfinis, en attendant l’arrivée des A400M prévue pour 2009. La logistique reste le nerf de la guerre : la disponibilité et la mobilité sont des priorités. L’Europe doit poouvoir compter sur ses propres avions de transport lourds.

IV. Etat et perspectives des forces aériennes européennes projetables
1. Les coopérations européennes
- Depuis la relance de l’UEO pour la gestion des crises (Petersberg, juin 1992), un certain nombre de coopérations regroupant des états-majors et des forces aériennes, bi- ou multilatérales, ont été organisées puis déclarées à la disposition de l’UEO, et désormais de l’UE. Il s’agit de l’EURAC (Conférence des chefs d’état-major des armées de l’air européennes), du Groupe aérien européen (GAE), de l’EACC (Cellule de coordination du transport aérien européen), de l’aspect aérien du Plan d’action européen sur les capacités et de la coopération franco-britannique sur les porte-avions.
- Créée en 1993, l’EURAC (Conférence des chefs d’état-major des armées de l’air européennes)18 s’est élargie au fil des années pour réunir actuellement 20 CEMAA (Chefs d’état-major de l’armée de l’air) ou équivalent. Rencontre régulière et informelle au plus haut niveau des armées de l’air européennes, selon un format original et indépendant des institutions internationales de défense, elle illustre la volonté d’accroître la coopération entre les forces aériennes et permet de contribuer à la construction d’une Europe de la défense.
- En règle générale, deux rencontres annuelles sont organisées. Elles sont présidées par le CEMAA du pays hôte et comprennent une journée de travail et la visite d’installations contribuant à une meilleure connaissance des activités de l’armée de l’air de ce pays dans le domaine aéronautique. La structure permanente est réduite à l’existence d’un secrétaire, officier volontairement mis à la disposition de l’EURAC par l’une des armées de l’air pour une période de deux à trois ans. Il joue un rôle clé dans le pilotage des différents groupes et la préparation des réunions de travail. Ainsi, les travaux de l’EURAC sont réalisés avec un investissement minimal en matière de personnel.
- Les études menées sous les auspices de l’EURAC sont axées sur des thèmes tels que le recrutement et la formation des équipages, l’intégration du trafic militaire dans l’espace aérien européen, le développement de drones et, récemment, les enseignements à tirer de nos expériences respectives lors des dernières opérations. Le document sur la puissance aérienne de l’EURAC (« EURAC Air Power Paper ») 19 a été l’une de ses réalisations majeures. Il doit permettre aux dirigeants politiques et à nos collègues d’autres armes et institutions civiles et militaires influentes de mieux comprendre ce qu’est la puissance aérienne et la contribution qu’elle peut apporter à la défense, la sécurité et la stabilité.
- A la dernière réunion, trois thèmes majeurs ont été développés : l’utilisation de l’espace aérien pour satisfaire aux besoins militaires et civils, la puissance aérienne afin de faire face à certaines menaces asymétriques émergentes et les enseignements à tirer des opérations menées l’an passé en Asie centrale. En outre, certaines questions stratégiques d’actualité ont été débattues, telles que l’avenir du transport aérien européen et le projet AEJPT (formation avancée des pilotes de combat).
- Le GAE – Groupe aérien européen. Créé en 1995, le Groupe aérien européen franco-britannique (GAEFB) avait pour objectif de renforcer la capacité des armées de l’air britannique et française à mener des opérations en commun. Dès sa création, il a été prévu qu’il pourrait être élargi à des pays européens possédant des armées de l’air de taille comparable et des capacités complémentaires.
- De fait, les activités du GAEFB ont attiré très tôt l’attention des pays européens et ont suscité, en deux vagues, cinq candidatures (Allemagne et Italie, puis Pays-Bas, Belgique et Espagne). Ces pays ont aujourd’hui rejoint le groupe qui a été rebaptisé Groupe aérien européen (GAE). En outre, la Turquie s’est portée candidate pour intégrer le GAE.
- Le seul organisme permanent du GAE est un état-major de taille réduite (trois officiers par nation), basé à High Wycombe (Royaume-Uni) ; il est placé sous l’autorité d’un général de corps d’armée aérienne selon le principe de la rotation par nationalité. Ses activités sont fondées sur une connaissance approfondie de l’organisation, du fonctionnement et des conditions d’emploi des moyens des armées de l’air des pays membres. Il a pour objet d’apporter des améliorations progressives aux méthodes de travail en commun. Ce processus, qui vise tous les domaines d’activités des armées de l’air à l’exception du nucléaire, est validé par la pratique d’exercices communs multilatéraux placés sous la direction du GAE et conduits depuis les structures de commandement multilatérales.
- La poursuite des travaux sur l’interopérabilité technique des armées de l’air concernées constitue l’essentiel des travaux de l’état-major du groupe : de nombreux accords (entraînement aux missions de défense aérienne, interopérabilité des moyens de ravitaillement en vol, échange de données entre réseaux de détection de vols à basse altitude, échange de services en matière de transport aérien et de ravitaillement en vol, jumelages, etc.) ont été conclus grâce au GAE. Parallèlement, il facilite de nombreux échanges, des formations croisées (vol avec dispositifs de vision nocturne, formations des officiers destinés aux états-majors et centres d’opérations aériennes multilatérales – JFACC20 et CAOC21). Il permet également de coordonner les calendriers nationaux d’exercices aériens. Le GAE mène par ailleurs des études visant à évaluer les capacités actuelles et futures des pays membres dans le but de coordonner les actions entreprises, de suggérer de nouvelles voies de coopération et de proposer des solutions d’optimisation, notamment dans les domaines de recherche et sauvetage au combat (CSAR), et des drones.
- C’est dans le cadre du GAE que les sept pays membres mettent en place les exercices de la série Volcanex qui ont permis, entre autres, de tester l’organisation et les transmissions d’un centre d’opérations aériennes déployable sur un théâtre d’opérations éloigné (DCAOC). Dans le domaine du soutien logistique déployable, le GAE développe nombre d’activités : approvisionnement en pétrole et lubrifiants (POL)22, mouvements et transport aériens, et interopérabilité des équipements au sol (GSE)23.
- L’EACC : Cellule de coordination du transport aérien européen. Fruit d’une étude sur le transport aérien militaire réalisée par le Groupe aérien européen fin 2000, la Cellule de coordination du transport aérien européen (EACC), implantée à Eindhoven, a pour objet de coordonner l’emploi des capacités de ses pays membres24 dans les domaines du transport aérien et du ravitaillement en vol. Un arrangement technique, en date du 8 février 2001, constitue le cadre juridique de cette structure en attendant la rédaction d’un accord intergouvernemental spécifique qui vient d’être lancée.
- Pour assurer sa mission, l’EACC s’appuie sur l’arrangement technique ATARES relatif à l’échange de services en matière de transport aérien et de ravitaillement en vol, signé le 8 février 2002. L’EACC relève d’un comité directeur (Steering Board), organisme décisionnel, et d’un groupe de travail (Working Board) qui prépare, met en oeuvre et exécute les directives ou décisions prises par le comité directeur. Le comité directeur est composé de sept délégations nationales placées sous l’autorité d’un général de corps d’armée aérienne. A ce stade, l’EACC demeure une structure encore en phase de montée en puissance.
- Depuis sa mise en service, en 20 mois, l’EACC a permis aux pays membres d’économiser l’équivalent de 757 heures de vol C 130 tout en renforçant les liens déjà tissés entre les différents organismes de planification et de conduite dans le domaine du transport aérien et du ravitaillement en vol.
- Aujourd’hui, cependant, l’absence de responsabilité de l’EACC en matière de planification ne permet pas de tirer pleinement profit des potentialités de cette cellule en termes de coordination. En effet, le niveau actuel de coordination laisse le choix à chacun des pays membres de recourir ou non aux services de l’EACC et d’accepter ou non les propositions faites par cette dernière. Par ailleurs, l’EACC n’a aucune attribution qui lui permettrait d’intervenir dans la préparation des ressources humaines et matérielles nécessaires à la mise en oeuvre de la capacité de transport aérien (formation des personnels, soutien logistique et technique, harmonisation de l’utilisation des matériels). La transformation de l’EACC en EAC (centre européen de transport aérien) permettrait de satisfaire ces deux besoins et, donc, d’optimiser l’emploi des flottes de transport aérien nationales actuelles et futures afin d’améliorer de façon significative la capacité européenne de projection de forces. Lors de la réunion le 19 juin 2003, le comité directeur de l’EACC a décidé la mise en place d’un groupe d’étude ayant pour mandat de définir les moyens d’aboutir à la mise en oeuvre d’un EAC, sur la base des propositions franco-allemandes.
- Le comité directeur de l’EACC a, par ailleurs, soutenu sans équivoque le principe d’une mise en valeur des capacités de la cellule au profit des opérations de gestion de crise. A cet égard, l’implication de l’EACC dans le soutien de l’opération Artémis au Congo (ville de Bunia), première opération de gestion de crise menée par l’Union européenne sans l’aide de moyens extérieurs, a été saluée. Le comité a également appelé à une prise en compte par l’EACC du rôle du MNMCC25, cellule devant gérer les mouvements aériens de transport militaire sur Kaboul, dès le mois d’août 2003, pour soutenir l’ISAF IV26. Cette contribution serait une suite logique au processus, déjà amorcé, de déclaration des capacités de l’EACC à l’OTAN.
- Enfin, l’élargissement de l’EACC et la coopération opérationnelle avec d’autres pays, notamment lors d’opérations de projection de forces à grande distance, sont l’objet d’études au sein d’un groupe de travail particulier.
- CSAR (recherche et sauvetage au combat). Les capacités de recherche et sauvetage en zone de combat sont un élément essentiel pour l’efficacité d’une opération de projection de force par moyens aériens. Une coopération européenne a été mise à l’ordre du jour des travaux du Groupe aérien européen (GAE) peu après sa création. Aujourd’hui, la France et l’Allemagne proposent de créer un « Centre CSAR européen ». Il s’agit d’élaborer, entre armées européennes, une capacité qui leur fait actuellement défaut et est difficilement accessible à un seul pays.
- Dans un premier temps, il est proposé d’établir une structure multinationale d’animation et de coordination de la fonction CSAR européenne, qui serait essentiellement chargée de mettre au point les concepts, doctrines, règles d’emploi et spécifications d’interopérabilité en se fondant sur ce qui existe à l’OTAN.
- En outre, les pays membres devront se mettre d’accord sur les modalités et niveaux de formation du personnel, ainsi que sur l’entraînement des différentes unités nationales en organisant les exercices multinationaux. Tout ceci devrait permettre d’optimiser la coordination d’un ensemble très varié de moyens pouvant participer à ce type de mission CSAR : hélicoptères spécialisés, troupes type commando, avions de protection et de reconnaissance, AWACS, drones, etc.
- Le Plan d’action européen sur les capacités (PAEC). Le PAEC (en anglais : ECAP) est un programme lancé lors de la Conférence d’engagement des capacités en novembre 2001 ; les travaux, commencés en février 2002, ont pour but de faire en sorte que l’UE puisse atteindre son objectif global. Ainsi, de la comparaison entre le catalogue des besoins (« Helsinki Headline Goal Catalogue (HHC) ») et le catalogue des contributions proposées par les Etats membres (« Helsinki Force Catalogue (HFC) »), ont été déduites 42 « lacunes », ce qui a conduit à la constitution de 19 « panels ECAP » ayant pour mission de proposer des solutions à court et moyen terme en attendant que l’UE ait les moyens de mettre en place des solutions à plus long terme. Ces panels, composés d’experts nationaux envoyés par les pays volontaires et pilotés par un ou plusieurs Etats membres, ont rendu compte au CMUE (Comité militaire de l’UE), leur travail ayant été validé par la « Helsinki Task Force » (HTF), groupe d’experts nationaux se réunissant régulièrement à Bruxelles.
- En 2002, une nouvelle version du catalogue des besoins a été établie ; elle intègre à présent les nouvelles priorités souhaitées par l’UE (lutte contre le terrorisme) et corrige certaines inexactitudes, certaines lacunes précédemment identifiées n’étant en fait dues qu’à un problème de définition. Le nouveau catalogue (HHC 03) ainsi constitué a permis de réduire le nombre de lacunes. Dans cette optique, un nouvel appel à contributions a été lancé, qui, à son tour, a conduit à la création d’un nouveau catalogue de contributions (HFC 03). Le 19 mai 2003, lors de la Conférence d’engagement des capacités, les résultats des 19 « panels ECAP » ont été présentés aux ministres de la défense des Quinze. Les conclusions ont été intégrées à l’analyse des HHC 03 et HFC 03, ce qui a conduit à la rédaction du « Helsinki Progress Catalogue » (HPC). Fort de cette nouvelle avancée, le PAEC aborde une nouvelle étape qui consiste à mettre en oeuvre les options recensées par les « panels »27. Ainsi, les 19 « panels » ont été remplacés par 15 « groupes de projets ». Parmi ces groupes de projets, cinq sont entièrement dédiés aux forces aériennes : ravitaillement en vol, recherche et sauvetage au combat (CSAR), drones stratégiques (UAV), transport stratégique aérien, hélicoptères de transport. Il est à noter que la constitution d’un groupe « neutralisation des défenses antiaériennes ennemies » est déjà à l’étude.
2. Les capacités aériennes projetables et l’objectif global
- La capacité des Etats membres à projeter des forces aériennes sur un théâtre extérieur est donc analysée dans le catalogue HFC 03 qui fait le point des propositions. Il est présenté par grands types de capacités : états-majors et centres de contrôle, avions de combat (intercepteurs et avions d’attaque au sol), drones et avions de reconnaissance (optique et électronique), ravitaillement en vol, recherche et sauvetage au combat, transport tactique, missiles de croisière, défense antiaérienne, défense antimissile de théâtre, éléments de bases aériennes projetées, etc.
- Les états-majors de composante aérienne (Air Component Command Headquarter) et les centres de contrôle d’opérations aériennes (CAOC) sont suffisamment nombreux en Europe. En revanche, la capacité européenne de déployer des états-majors de composante aérienne et centres de contrôle est faible : un seul pays s’est proposé pour être nation-cadre d’un état-major aérien projetable.
- Les moyens de surveillance et de reconnaissance : si les avions de reconnaissance proposés par les Etats membres sont suffisants en nombre et en qualité, d’importantes lacunes apparaissent pour les drones, les AWACS et les appareils de surveillance du sol (AGS : Air to Ground Surveillance).
(i) Pour les drones (UAV : Unmanned Aerial Vehicle), que ce soit à haute altitude (HALE) ou moyenne altitude (MALE), il n’y a pas de solution à court terme pour pallier leur absence presque totale et c’est un domaine nouveau dans lequel les Etats membres doivent travailler en coopération dans le cadre du Plan d’action européen sur les capacités.
(ii) S’agissant des AWACS, les propositions britanniques et françaises permettent de satisfaire la moitié des besoins, estimés à dix appareils. La composante AWACS de l’OTAN comprend 17 appareils ; l’accord « Berlin plus » permettra dans certains cas d’avoir accès à cette capacité. En outre, il faut équiper ces appareils de systèmes de ravitaillement en vol pour améliorer leur durée de mission sur zone. Certains Etats membres de l’UE ont un programme d’acquisition d’avions AEW (Airborne Early Warning : système aéroporté de détection lointaine) qui, à terme, devrait permettre de couvrir presque tous les besoins.
(iii) Les Européens ne disposent quasiment pas de systèmes aéroportés de surveillance du sol (AGS). Une coopération transatlantique dans le cadre de l’OTAN est actuellement à l’étude, mais le coût de ce type d’appareil et la faiblesse des budgets de défense européens ne laissent pas entrevoir de solution rapide, alors que le système ASTOR est prêt à entrer en service dans la Royal Air Force.
- Les avions de combat : si le nombre estimé nécessaire au titre de l’objectif global est légèrement supérieur à 200 appareils, dont une grosse moitié d’intercepteurs et le reste d’avions d’appui au sol (CAS : Close Air Support), les propositions des Etats membres, qui atteignent 300 appareils, sont largement suffisantes.
- Ravitaillement en vol (AAR : Air-to-Air Refuelling) : les estimations du HHC ont été confirmées lors des récentes opérations en Afghanistan et en Irak, qui ont mis en évidence les besoins en avions ravitailleurs. L’UE devrait disposer d’une flotte de ravitailleurs permettant de projeter 75 appareils sur un théâtre d’opérations extérieur, mais les propositions actuelles ne couvrent pas la moitié des besoins. Le groupe de travail du PAEC suggère comme solutions provisoires à court terme la conversion d’avions C130 en ravitailleurs et la location d’avions civils transformables en ravitailleurs par un système de « kit » mobile. Les Etats membres doivent néanmoins coopérer et investir dans une véritable flotte multinationale d’avions ravitailleurs et prendre les mesures nécessaires pour doter l’A400M d’une telle fonction. A moyen terme, l’acquisition de l’Airbus A330/200 semble la meilleure solution.
- Recherche et sauvetage au combat (CSAR) : la composante CSAR est essentielle car elle comprend aussi l’escorte armée (hélicoptères de combat) protégeant l’hélicoptère de sauvetage du personnel. Elle accompagnera obligatoirement le déploiement des avions de combat ou de transport tactique sur une base aérienne projetée. Les besoins exprimés dans le catalogue d’Helsinki sont quantitativement satisfaits par les Etats membres et, selon les commandes en cours, les capacités des plates-formes (hélicoptères) vont s’améliorer sérieusement d’ici 2009. Mais c’est surtout sur le plan qualitatif que l’on constate des insuffisances : doctrine, standardisation des procédures et des transmissions mises en oeuvre à partir de porte-avions, entraînement international doivent être améliorés, ce qui explique la proposition franco-allemande de « centre CSAR européen ».
- Défense antimissile balistique de théâtre (TMBD) : la prolifération des capacités des missiles balistiques de théâtre, jusqu’à 1 000 km de portée, est une réalité dont on doit tenir compte pour organiser la protection d’une base aérienne projetée. Les contributions des pays membres sont quantitativement suffisantes pour les systèmes déployables basés à terre, mais le panel du PAEC constate une lacune pour les systèmes déployables en mer ; en outre, il faut préparer l’avenir dans le cadre d’une coopération européenne, notamment pour les systèmes de surveillance, commandement et contrôle, qui doivent être interopérables selon les normes OTAN.
- Défense antiaérienne des bases projetées (GBAD) : dans le domaine des batteries de missiles antiaériens de moyenne portée et aérotransportables, les pays membres en ont proposé plus du double par rapport au chiffre cité dans le catalogue de l’objectif global. Il ne devrait donc pas y avoir de difficulté pour la défense antiaérienne de la base aérienne projetée.
- Transport stratégique : la mise en place d’une base aérienne projetée nécessite une grande capacité de transport stratégique. Les lacunes européennes dans ce domaine sont bien connues28. Le panel ECAP fait les recommandations suivantes :
- transport aérien : continuer à développer une coordination européenne centralisée au sein de la cellule EACC (Eindhoven), à mettre en place des contrats de location de gros-porteurs (Russie, Ukraine), à prévoir l’achat coordonné d’avions de transport stratégique (A400M) et à étudier en commun les besoins en transports aériens liés à l’objectif global. C’est pourquoi un « centre européen de transport aérien » est actuellement à l’étude sur la base d’une proposition franco-allemande (personnel, logistique et technique, règles d’utilisation des matériels, etc.).
- transport maritime : passer des contrats d’affrètement pour garantir l’accès aux bâtiments de transport civils en cas de crise, créer un centre de coordination européen et développer une réelle politique de transport stratégique maritime centralisée sous la responsabilité de l’UE.
- Transport tactique : la capacité de transport tactique, à déployer sur une base aérienne avancée dans le cadre de l’objectif global, a été estimée à moins de 50 avions de la classe C130/Transall. Les propositions des Etats membres sont légèrement inférieures à cette capacité, certains ne pouvant proposer que des avions de capacité nettement moins élevée (type CASA 135 ou C127), mais l’arrivée de l’A400M permettra de combler cette lacune. Dans le domaine des hélicoptères de transport, les contributions proposées satisfont la moitié des besoins, chiffrés à cinq bataillons d’hélicoptères. Le groupe PAEC sur les hélicoptères estime que les Etats membres peuvent affecter plus de moyens à l’objectif global car ceux-ci existent. A moyen terme, il faut selon lui organiser la coopération dans le domaine des hélicoptères en coordonnant les programmes d’acquisition et en mettant au point une cellule d’emploi en commun, puis pour le long terme, prévoir la mise en pool d’unités existantes, et l’achat en commun par un groupe d’Etats membres.
- Eléments de bases aériennes projetées : le récent catalogue d’Helsinki (HFC 03) recense les besoins et contributions en matière d’équipes pour faire fonctionner une base aérienne déployée sur un théâtre d’opérations lointain : tour de contrôle, équipe d’intervention en cas de crash et pompiers, équipe de ravitaillement en carburant, personnel de soutien pour la vie courante. Les contributions proposées représentent à peine la moitié du nombre d’équipes jugées nécessaires. Cependant, le coût d’investissement n’étant pas la cause de ce déficit, on peut espérer que plusieurs pays membres, qui n’ont pas proposé de contributions, pourraient participer en se préparant plusieurs mois à l’avance. Cependant, les experts rappellent tous la difficulté à mettre en place une capacité de soutien technique d’avions de combat déployés pour une longue durée à grande distance. Une coordination européenne devrait être mise sur pied dans ce domaine au sein du Groupe aérien européen (GAE).
- Neutralisation des défenses aériennes ennemies (SEAD) : la capacité des avions de combat chargés de la neutralisation des défenses aériennes ennemies, qui seront généralement utilisés après l’emploi de missiles de croisière tirés de plates-formes navales, ou aériennes de longue portée (bombardiers à long rayon d’action), repose sur les armes guidées de précision (PGM), les systèmes de brouillage et les missiles « antiradiation ». Une base aérienne déployée sur le théâtre d’opérations doit pouvoir mettre en oeuvre ces types d’armement.
(i) Les missiles de croisière, lancés d’avions de combat (Eurofighter, Tornado, Rafale, etc.), seront en nombre suffisant à la livraison des commandes de missiles Storm Shadow/Scalp EG passées par le Royaume-Uni, la France et l’Italie.
(ii) Les PGM : L’Europe ne dispose pas suffisamment de munitions guidées de précision et d’aéronefs capables de les mettre en oeuvre. Les programmes de modernisation en cours dans certains pays (Tornado, Mirage 2000, Rafale, Eurofighter) devraient permettre de généraliser l’emploi de ce type d’armes guidées par laser ou GPS.
(iii) Les missiles antiradiation (ARM)29 proposés sont loin d’atteindre la cinquantaine estimée nécessaire et sont technologiquement assez anciens. Il faut donc organiser une coopération européenne pour une étude technique des systèmes de têtes de guidage antiradiation, adaptables à des armes existantes.
(iv) Les systèmes de brouillage, dont le besoin est estimé à plus d’une douzaine, sont quasi inexistants en Europe. Le programme de brouilleur multinational qui regroupe actuellement l’Allemagne, la France et l’Italie est ouvert à tous les pays membres qui souhaitent y participer.
D’une façon générale, le panel PAEC recommande la mise en chantier d’une étude commune européenne sur la SEAD afin de déterminer une doctrine et une feuille de route pour les prochaines années. Il insiste particulièrement sur la nécessité de mettre en place un réseau de transmission de données pour diffuser, en temps réel, les positions exactes des cibles SEAD détectées (Liaison 16 – Standard OTAN) et coordonner les attaques (AWACS). L’importance de cette question justifie la création d’un « centre d’excellence SEAD », dont l’organisation devrait être rapidement mise à l’étude (Groupe aérien européen ou groupe de projet PAEC).
1 Adoptée par l’Assemblée sans modification le 1er décembre 2003, au cours de la sixième séance.
2 Déclaration du Sommet de Prague ; 21-22 novembre 2002 ; www.nato.int.
3 Un niveau élevé de préparation nécessite, par exemple, que les personnels soient très bien entraînés, dotés des équipements nécessaires, prêts à intervenir et à partir rapidement en cas de crise ; Canada, Chef d’état-major de la défense, rapport annuel 2001-2002, « Modernisation des forces, soutenabilité et commandements » ; www.cds.forces.gc.ca.
4 SEAD : Suppression of Ennemy Air Defence (neutralisation des défenses aériennes ennemies).
5 ARM : Anti-radiation Missile (missile antiradiation).
6 Appareil armé dérivé du C130 Hercules.
7 CSAR : Combat Search and Rescue (recherche et sauvetage au combat).
8 Le chapitre est un extrait du rapport « Les capacités militaires européennes dans le contexte de la lutte contre le terrorisme international », rapporteur M. Wilkinson, Document 1783 de l’Assemblée de l’UEO.
9 Avion dérivé du C 130 Hercules.
10 La CIA dispose en autres de ses propres drones de surveillance et d’attaque.
11 « U.S. Recon Effort Top in Technology », Associated Press, 11 mars 2002.
12 Notamment le missile de croisière AGM-86D, capable de compter le nombre d’étages traversés avant d’exploser, des explosifs par aérosol qui aspirent l’air et la bombe AGM-130 de 1 500 kg, propulsée par une fusée, avec caméra vidéo et système de guidage GPS.
13 European Participation Air Force.
14 SAR/RESCO : Search and Rescue (recherche et sauvetage)
15 CAOC : Combined Air Operations Center (centre de contrôle des operations aériennes).
16 JSTARS : Joint Surveillance And Target Attack Radar System (système radar commun de surveillance et d’attaque).
17 UAV : Unmanned Aerial Vehicle ou drone.
18 Actuellement, l’EURAC réunit les CEMAA allemand, autrichien, britannique, danois, espagnol, finlandais, français, grec, hongrois, irlandais, italien, néerlandais, norvégien, polonais, portugais, suédois, suisse, tchèque et turc, ainsi que le représentant de la composante air belge.
19 http://www.defense.gouv.fr/air/doss/eurac/eurac.pdf
20 JFACC : Joint Force Air Composant Command (Commandement de l’élément air des forces interarmées).
21 Combined Air Operations Centre (Centre d’opérations aériennes combinées).
22 POL : Petroleum-Oil-Lubricant.
23 GSE : Ground Support Equipment.
24 Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie, Pays-Bas et Royaume-Uni.
25 MNMCC : Centre de coordination multinational des mouvements.
26 ISAF IV : Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan.
27 250e réunion du Conseil Relations extérieures, Bruxelles, 19-20 mai 2003, http://ue.eu.int/newsroom/newmain.asp?LANG=1
28 Voir le rapport de l’Assemblée de l’UEO présenté par M. Wilkinson au nom de la Commission de défense (Document 1757 : « Le transport stratégique européen – Réponse au rapport annuel du Conseil », 5 décembre 2001).
29 ARM : Anti-radiation missiles : missiles tirés d’avions et se dirigeant sur les émissions radar adverses.